mardi 21 mai 2013

Alternative Ulster : trois accords contre le désaccord

Margaret Thatcher vient de se réfugier dans un enfer privatisé. Les TVs ont déballé tout ce qu’on peut lui reprocher, sauf sûrement son plus grand méfait. On a beaucoup parlé des mineurs et de la libéralisation sauvage de l’économie mais il y a un coin de la Grande-Bretagne sur lequel elle a tapé sans relâche, jour après jour : l’Irlande du Nord. Et ça a provoqué quelques bons groupes.
Colonne publiée dans Abus Dangereux # 127



En 1981, Bobby Sands et quelques leaders d’opinion catholiques croupissent en prison, mais quelque chose a changé : ils n’ont plus le statut de prisonnier politique, Thatcher ne leur reconnaît plus cette dimension et les traite comme de simples criminels. Sands et son crew vont entamer une grève de la faim jusqu’à ce que ce soit réparé. Thatcher ne répondra jamais et les laissa - lui et neuf autres - mourir sans sourciller. L’activiste Danny Morrison la décrira comme « the biggest bastard we have ever known ». Thatcher a perpétué une tradition radicale vis à vis de la situation en Irlande du Nord. Les Troubles ont duré de 1969 à 1997 en faisant 3600 morts : un Beyrouth occidental à une heure d’avion de Paris. En 1972, le Bloody Sunday voit l’armée anglaise tirer sur une manifestation pacifiste à Derry. Entre 1979 et 1990 où elle était premier ministre, Thatcher n’a mené aucune négociation autre que la répression.



Si tu enlèves le glam à New York, la fantaisie à Londres et le sourire à Manchester, tu as Belfast. Oh, il y a d’autres musiques nées d’un contexte difficile : les Stooges ont imaginé l’agression crue du punk à Detroit, Judas Priest et Black Sabbath ont généré la lourdeur tellurique du heavy metal à l’ombre des usines de Birmingham ... Ce qui aurait pu être rédhibitoire pour toute expression parasite se révèle être un tremplin abrupt pour exorciser sa rage.
On ne tire pas sur le pianiste, uh. Aucun risque ? Pas en Irlande du Nord, un coin bien plus dur que le far west mais où les comptes se règlent aussi sur la chaussée. En 1975, avant la vague punk, le Miami Showband, un groupe de Dublin composé à la fois de catholiques et de protestants est massacré sur la route après un concert. Le groupe n’était en rien engagé politiquement et leurs shows étaient décrits comme du pur divertissement pour buveurs de bières. Le décalage entre la violence des tueurs et la jeunesse et la naïveté des musiciens en a fait un des actes les plus choquants de cette période. Dès que l’histoire a été en une des journaux le lendemain matin, c’est facile d’imaginer que ¾ des groupes d’Irlande du Nord ont splitté et revendu leurs instruments.


C’est dans ce climat que – nageant à courant contraire – naît la scène punk nord-irlandaise. En France, c’est ce fameux concert d’août 1977 des Clash à Mont-de-Marsan qui a allumé la flamme punk. C’est curieux de constater qu’il s’est passé la même chose là-bas, comme un dénominateur commun dans des sociétés très différentes. Sauf qu’en France, le concert a eu lieu. Le show des Clash au Ulster Hall en octobre a été annulé par la police avant même qu’il ne démarre. Rage ouvrière, détermination primaire. Tous les futurs piliers de la scène étaient là et l’impact culturel a été distribué à coups de matraques. L’union s’est bâtie sur ce concert qui n’existe officiellement pas, relançant le vieux credo ouvrier « us and them ». Ce contexte d’émeutes, rien qui ne ressemble plus à un premier rang de concert punk. L’intensité du quotidien laisse peu de place au côté soft ou à la procrastination : ce jour pourrait bien être le dernier, les kids.


 
Dans des villes emmurées en quartiers hermétiques comme Belfast et Derry, aucune sortie n’est anodine. Les zones catholiques et protestantes sont enchevêtrées au lieu d’être clairement partagées. C’est une source de conflits quotidiens. En 1977-1979, les concerts punks étaient les seuls endroits où les deux confessions se mélangeaient sans aborder le problème sectaire, ou sans même qu’il se pose. Protex, Rudi, les Outcasts, les Stiff Little Fingers ou les Undertones tuent la fatalité à coup de distorsion, et vont bientôt déborder sur la scène punk de l’autre côté du Royaume Uni. La rage qui déborde de ces groupes se reconnaît dans ces Clash qu’ils n’ont pas vu, mais oblige les autres groupes anglais à s’aligner. Impossible d’ignorer ces gars, le grand John Peel les passe en boucle sur BBC Radio 1.



Les Undertones jouent leur « it’s going to happen » à Top of the Pops comme leur classement dans les charts les y autorise, avec un brassard noir en hommage au décès tout frais de Bobby Sands. C’est sur la BBC à une heure de grande écoute. « Everything goes when you're dead / Everything empties from what was in your head / No point in waiting today / Stupid revenge is what's making you stay / It’s going to happen - happen - till your change your mind». Les Stiff Little Fingers chantent leur désaccord en plein feu, sous les yeux de l’armée britannique : how punk is that ? Ca demande d’autres couches de tripes d’ouvrir un magasin de disques ou de faire un concert quand la menace est constante, coincé entre les attentats et l’armée britannique plutôt zélée. Alors ne parlons même pas de l’ouvrir sur LE sujet tabou pour son entourage, pour sa confession, pour ses ennemis, pour les autorités. « They take away our freedom in the name of liberty / Why don't they all just clear off / Why won't they let us be » chantent-ils dans Suspect Device. Quand un single sort à Belfast, les 45 révolutions par minute du disque prennent leur sens le plus littéral.



A une époque où le gouvernement a essayé d’écraser une crise politique et humaine, la musique a fait en sorte que les spots soient pointés vers les flammes. Ca ne s’est pas fait dans le coton. « They won’t break me because the desire for freedom is in my heart » disait Bobby Sands. Peut-être l’Irlande du Nord a-t-elle offert la forme la plus pure d’intégrité punk de l’histoire du mouvement, dans un autre climat que l’a fait le label SST et à l’opposé de la pose pseudo-skater qui a revendiqué le terme plus tard. 

dimanche 10 février 2013

THE BRONX : they will kill us without mercy


Le chanteur Matt Caughtran ne triche pas. Alors que the Bronx retournait la Mainstage du dernier Hellfest en plein après-midi, le gars a sauté dans le public chauffé à blanc et a calmé tout le monde parce qu’il était bien plus cinglé que quiconque. Un gars de la sécurité l’a suivi et lui a demandé deux fois de revenir, mais il a gagné et le mec sain d’esprit a fait demi-tour en laissant le chanteur au milieu. Un nom de groupe pas usurpé donc. Il y a même des points de ressemblance dans l’intégrité avec Black Flag qu’ils interprétaient dans le biopic sur les Germs.
Aussi posé, réfléchi et sûr de son propos dans cette interview backstage que dur au mal sur scène, Matt Caughtran nous parle du nouvel album, de la rédemption mariachi et des étiquettes musicales.

> Interview publiée dans ABUS DANGEREUX # 126

> Photos par Nicolas Fontas 


Bronx 4, le nouvel album, sort ces jours ci. Ca sonne comment ? (NdR : ok ça sonne bizarre comme question, mais la news n’était pas sortie dans la presse avant qu’on ne me l’apprenne juste avant l’interview)
Ca sonne vraiment comme un disque de the Bronx. C’est le plus abouti de nos disques, dans le bon sens du terme. On a réussi à garder l’attitude et la ligne punk des vieux albums. Il y a la même agressivité, le même côté sombre. Il vient après deux disques d’El Bronx Mariachi (NdR : les mêmes membres jouent dans un projet mariachi totalement indépendant de leur projet principal au niveau créatif) et cette session studio était la première fois depuis longtemps où nous étions tous au même endroit, à pouvoir nous concentrer seulement sur la musique. Je pense que ça sonne comme si on tirait tous dans le même sens, très concentrés sur ce qu’on voulait faire. Ca me semble être le plus grand contraste avec l’album précédent.
Bronx 3 a déjà cinq ans et on s’attend de toute façon à ce que ce soit foncièrement différent.
Il n’a rien à voir non. Pour moi ça sonne uniquement comme notre prochain album. On a bossé dur. Peu importe qu’il marche ou pas, on est fiers de ce qu’on a fait. On en avait marre de faire des concessions, de faire un millier de prises ou une tonne d’arrangements juste parce qu’on « devait » le faire. Sur celui-là, on s’est surtout concentrés sur le fait d’écrire de bonnes chansons, les jouer de la façon la plus authentique possible. 


L’an dernier, pas mal de gens présents étaient d’accord pour dire que vous aviez été un des meilleurs concerts du Hellfest. Sur le moment même, le terme qui m’était venu naturellement à l’esprit pour décrire le truc, c’était « punk ». Et finalement ça fait longtemps que personne n’a plus trouvé que quelque chose était authentiquement « punk », dans le sens premier. Tu es un peu déçu que ce mot soit dévoyé et repris par le mainstream ? Il a été coupé de ses racines et c’est ironiquement devenu un terme marketing.
Non à vrai dire, je m’en tamponne. Je ne me suis jamais posé ce genre de question. Bien sûr, je me considère comme « punk » si je devais coller un terme sur l’esprit qui m’habite, mais je n’ai jamais été très fan des étiquettes. Tu ne peux pas toujours définir une émotion par un terme précis. Les problèmes apparaissent dès que tu prononces le truc. L’underground est en constant mouvement. Les gens qui aiment la musique indépendante, et le punk, doivent continuer à aller dénicher les groupes qui font quelque chose d’original, qui sont investis. C’est l’esprit. Il y a des wagons de groupes à la TV qui se disent punk parce qu’ils jouent de la guitare et sautent en l’air. C’est la minuscule partie apparente de l’iceberg. Tu apprécies la musique et l’art, alors c’est ton job de creuser et de découvrir le truc qui va te convenir parfaitement. Tu ne peux pas te plaindre de l’importance du mainstream si tu ne vois pas qu’il y a tant de choses qui ne le sont pas.



Vous avez ce projet El Bronx Mariachi qui n’est pas toujours bien compris par votre fanbase hardcore. Ca vous rend schizophrènes d’aller de l’un à l’autre ?
Ah ah, parfois un peu. L’idée recoupe ce dont on parlait tout à l’heure. Peu importe à quel point une idée semble dépasser les limites, il y a toujours une fin, un plafond. Le punk peut donner cette impression parfois. Quand on a commencé ce groupe au lycée, on ne pensait pas à ce genre de choses. Mais à l’époque où on a créé El Mariachi Bronx, the Bronx était rôdé et la vraie question était : « Où on va après ? Qu’est ce qu’on va pouvoir faire pour garder l’excitation intacte ? » On était dans un bordel gigantesque. Nous n’avions plus de manager, nous n’avions pas d’argent, pas de label. Que  faire ? Alors on est rentrés dans cette retenue qui commence à détruire ce que tu aimes le plus, créer de la musique. C’est un scénario extrêmement frustrant. On glandait pas mal et on a fait quelques démos mariachi pour passer le temps. Et après un temps, ça ressemblait de plus en plus à une issue de secours qui nous permettait de nous évader de cette situation irrespirable. On s’est dit qu’on allait donner du temps à ce projet car c’était vraiment excitant. Donc pourquoi mettre tout ça dans un placard ? Tu es sensé rechercher ce type d’inspiration. Il y a un deuxième effet à ça : cette digression a laissé The Bronx se reposer et quand on est revenus, c’était comme si le groupe venait de naître. On était excités de pouvoir brancher les guitares, jouer fort et dur. Je crois donc que les deux projets sont comme des vases communicants, ils instillent chacun de la vie à l’autre et lui redonne de l’énergie. Ca nous permet de garder de la fraîcheur. Avoir deux groupes, ça nous permet en fait de les garder tous les deux vivants. Il y a eu ce moment où c’était soit devenir schizophrène comme tu disais, soit tout arrêter.
C’est aussi un moyen de dire quelque chose de différent ? Car vous tournez avec d’autres groupes, devant un autre public et dans un autre milieu.
Oui. On n’est d’aucune façon un gros groupe. On dédie simplement notre temps à ce qu’on fait. Une fois que tu as passé ce cap, tu veux laisser la plus grande empreinte possible. Tu veux sortir le plus de disques qu’il te sera possible de sortir. L’idée c’est que si ta vie doit être dans la musique, alors vas-y à fond. On va la jouer mariachi, voir des lieux différents, un public différent, jouer avec des groupes différents, regarder comment ce chanteur s’y prend de son côté... On n’est pas coincés dans un genre. Peu importe ce qui sortait de ce truc, on était juste excités de créer quelque chose.



  C’était cool d’être Black Flag dans le film What We Do Is Secret ?
Ah ah oui c’était incroyable. C’était marrant aussi, surtout pour moi, parce que je ne ressemble absolument pas à Henry Rollins. Greg, Dez ... ok peu importe, ils sont dans le fond, mais Rollins ah ah. Le film est ok et ça a surtout été le début de notre amitié avec Pat Smear (NdR : Germs, Nirvana, Foo Fighters). Après ça, the Bronx a ouvert pour les Foo Fighters et on a toujours une relation solide aujourd’hui avec lui. C’est un super mec.
 
 


Ce n’est pas étrange pour un groupe radical comme vous de tourner avec les Foo Fighters ou aujourd’hui les Hives ? Vous êtes plus implantés dans l’underground.
Oui, on doit arrondir les angles, c’est sûr. On a arpenté les petits clubs underground et on va continuer à le faire car on adore ça. Mais personne ne veut se limiter, tu veux aussi vivre l’expérience au dessus. On te propose de tourner dans les stades ? Je suis d’accord pour essayer tant que l’intégrité artistique de mon groupe n’est pas remise en cause. Les Foo Fighters ont été vraiment sympas avec nous et surtout, ils nous ont montré un respect incroyable. Une vraie expérience commune, loin des trips de première partie habituels. On a aussi refusé des offres de tournées énormes juste parce que ça ne nous correspondait pas. Toutes nos décisions viennent des tripes. Tu as envie de le faire ? Ca ne remet pas en cause ce en quoi tu crois ? Alors monte dans ce bus et fais le à fond.

vendredi 14 décembre 2012

A night with the Hives


Fraîchement arrivé dans les bacs, Lex Hives est le cinquième album des suédois. Retour à la ligne droite après une incursion ratée dans la hype sur The Black and White Album en 2007. Sur scène, des tubes, du punch et toujours autant d’idées: les roadies sont par exemple déguisés en ninjas et arpentent la scène furtivement, en prenant le temps de taper sur une cowbell entre deux interventions sur un câble. Sûrement la plus grande idée 2012. Pelle prend le public en otage, bricole avec les limites de son vocabulaire français et s’est assuré que personne ne reparte en crachant un « c’était mieux avant ».
Interview avec un guitariste élevé dans la tradition Groucho Marx – Nicholaus Arson – et un batteur taillé dans le flanc viking de la Suède, Chris Dangerous.

Crédit photo @ Nicolas Fontas
 
Cinq ans depuis le dernier album, c’est plutôt long par rapport à votre rythme habituel. Il y a même eu une période où les fans ne savaient pas si vous étiez encore ensemble. Qu’est ce qui s’est passé ?
Chris Dangerous : On a tourné pour ‘the Black and White album’ pendant trois ans. On a eu quelques problèmes personnels. Ca nous a obligé à y aller cool pendant un moment. Et on a pris aussi beaucoup de temps pour travailler sur ‘Lex Hives’. Cinq ans, ça fait beaucoup c’est sûr mais – bah – je ne pense pas que quelqu’un ait pu sérieusement pensé qu’on avait splitté. On a l’image d’un de ces groupes qui continue tête baissée sans trop faire attention à tout ce qui se passe autour.


 
C’est quoi le truc avec Lex Hives (NdR : Lex = loi en latin) ? C’est un ensemble de lois que vous avez écrit sur un mur du studio, comme dans le livre Animal Farm de George Orwell ?
Nicholaus Arson : C’est lié à la façon dont on a créé l’album. On s’est conformés à nos lois élémentaires parce qu’on voulait faire le disque le plus Hives possible. Quand on était plus jeunes et qu’on a commencé le groupe, on avait l’habitude de s’interdire certains trucs pour être sûrs de ne pas être des nases. Tout ce qui nous paraissait rédhibitoire dans les chansons des autres. Tout ce qui éloignait ces groupes du cool à nos yeux. C’est le même genre de lois qu’à l’époque, mais je peux te dire que ce sont des lois très changeantes, ah ah. Certains articles ont perdu de leur cool le temps qu’on s’y mette concrètement, il a fallu se faire une raison.
Tu peux donner un exemple de loi, c’est assez obscur vu de loin.
NA : Tu n’es pas autorisé à jouer un beat funky.
Très bonne idée. Lex Hives suit le Black and white album que vous aviez fait avec notamment Pharrell Williams et quelques autres producteurs hype. C’était plus dans l’espoir de capter l’air du temps, plus synthétique que vos autres disques. Je vois vraiment un parallèle avec les paroles de la chanson  Take back your toys qui figure sur le dernier album : « Take back the toys that you gave to me / I never knew what to do with them anyway / (...) I’ll stick to pebbles and boulders and blocks ». (« reprends les jouets que tu m’avais donné, je n’ai jamais su quoi en faire de toute façon, je retourne à mes jouets rudimentaires»)
NA : Ah ah ah. Je suppose que tu peux le voir comme ça oui, mais ce n’était pas le cas. Quand on a fait the Black and White Album, on l’a vraiment pensé en deux parties. Une moitié complètement Hives et l’autre où on essayait de s’en éloigner autant que possible. Selon moi, c’était une démarche nécessaire à l’époque. Il y a un moment où dès que tu commences à jouer quelque chose, ça sonne beaucoup trop comme toi-même. On s’est retrouvés dans une position un peu schizophrène qui consistait à vouloir en priorité martyriser notre propre son. On a eu bien sûr envie de faire des chansons très directes comme Tick Tick Boom mais on tenait vraiment à repenser ce qui était devenu des réflexes. Pharrell Williams ou Timbaland nous ont aidé à aller dans ce sens car ils ne viennent pas de la même culture. On avait besoin d’aller voir plus loin pour revenir à notre son et l’apprécier à nouveau.

Crédit photo @ Wunderstudio
 
Qu’est ce qui vous prend le plus de temps : écrire de nouvelles chansons ou griffonner de nouvelles idées pour les shows ou les uniformes ? Je veux dire : vous êtes réellement des control freaks ?
NA et CD : yeah.
NA : Mais contrairement à ce qu’on peut penser, ces idées nous prennent peu de temps. L’idée des costumes et hauts de forme prend dix secondes pour exister. Bien sûr après, il faut que quelqu’un le fasse, que tu en discutes et accessoirement, que tu alignes des dizaines de milliers d’euros pour qu’ils existent pour de bon, ah ah. Les chansons par contre nous prennent énormément de temps. Ce serait sur ce point qu’on serait les plus control freaks. Ca nous prend des siècles. Pour Veni Vidi Vicious, je me rappelle qu’on a travaillé sur une seule chanson pendant un an et demi. Quand on est entré en studio, on avait seulement quatre chansons et on s’est dit ’wow’. Ne t’étonne pas qu’on ait jamais dépassé les douze chansons par album dans ces conditions, ah ah. Les deux derniers albums sont les seuls pour lesquels on a enregistré plus de chansons qu’on en a mis sur le disque. Sinon on sélectionne en aval, on n’enregistre que ce dont on est absolument sûrs.
Est-ce que ce genre de concept global est plus difficile à véhiculer aujourd’hui avec l’ère de la musique digitale et du coup, la disparition du pack pochette/livret ?
CD : On pense encore des disques selon le schéma traditionnel. On met pas mal d’énergie dans le livret et la pochette d’ailleurs. C’est mieux sur vinyl c’est vrai, mais quand tu achètes de la musique digitale, tu as en général aussi les fichiers des visuels. Ca s’améliore un peu à ce niveau-là. On pense surtout au concret, c’est certain.
NA : Le mp3 a rédéfini la façon d’écouter la musique. Tu écoutes les albums différemment. Tu gardes souvent une seule chanson sur ton lecteur, peut-être deux. On a rien contre ça, j’ai toujours aimé les 45 tours et c’est probablement la même logique. On pense nos disques en tant qu’albums, que recueils homogènes de chansons, mais ils peuvent aussi être vus comme un assemblage de plusieurs 45 tours. Les Rolling Stones sortaient des 45 tours dans les années 60, et quand ils avaient sorti assez de chansons, ils collaient tous ces singles sur un album. Les mêmes chansons. Une compilation en quelque sorte. J’aime penser qu’on réfléchit des deux façons à la fois. 

Crédit photo @ Nicolas Fontas

 
Vous vous sentez plus en sécurité avec des ninjas sur scène ?
NA : En fait, parfois, c’est plutôt flippant. Hier soir, j’étais dans un coin sombre et je me suis retrouvé face à deux yeux qui me fixaient.
CD : Un de ces mecs est avec nous depuis 12 ans. Ca me suffit pour me sentir en sécurité.
J’espère que vous n’êtes pas en train de me dire que ce ne sont pas de vrais ninjas.
NA : Non, mais ils pourraient t’apprendre deux ou trois trucs, ils y prennent goût.
 Vous en doutez depuis l’intro mais sur cette vidéo, on voit clairement un ninja taper sur une cowbell.
Vous avez toujours réussi à rester marrants sans tomber dans le burlesque ou devenir un comedy band. C’est difficile sur la durée ?
CD : Quand tu écoutes les chansons, tu sens que c’est plus que ça. On ne cherche pas à être drôles en priorité. Ca vient plus tard, parce quand on répète ou qu’on enregistre, c’est si dramatiquement sérieux. Je pense que c’est notre patte perso, de savoir allier les deux naturellement à la fin du processus.
NA : Ce qui tient le truc, c’est la qualité des chansons. Si les gens nous trouvent convaincants et qu’on les fait rire, tant mieux, mais si les chansons étaient ridicules, le reste ne tiendrait pas : on nous prendrait pour des guignols et ça semblerait un peu pathétique.
D’habitude, quand il y a deux frères dans un groupe (NdR : Nicholaus Arson est le frère du chanteur Pelle Almqvist), ils tentent de s’entretuer à un moment donné. Jesus and Mary Chain, les Kinks, Oasis ... Vous gérez plutôt bien le problème depuis le début.
NA : On se battait davantage quand on était jeunes. Depuis qu’on est dans les Hives, on a du arrêter ce genre de conflits car il y a d’autres personnes en jeu, c’est contre-productif. La recette est souvent la même en effet : les gars s’opposent, le groupe se sépare. Donc on s’arrange : quand Pelle va dans un sens, je pars en général à l’opposé et tout est ok.

Crédit photo @ Nicolas Fontas
 
Quelle est la meilleure chanson qu’auraient pu écrire les Hives mais qui a été écrite par un autre groupe ?
CD : On a sorti un EP avec des reprises totalement dans cet esprit-là, ‘Tarred and Feathered (NdR : 2010). Il y a des chansons de Joy Rider and Avis Davis, des Zero Boys et de Flash and the Pans.
NA : Sinon, ce serait probablement une chanson des Misfits. J’aurais adoré écrire une chanson comme ‘Skulls’. Ah non, ‘Bullet’, voilà. J’aurais adoré écrire ‘Bullet’.
CD : Pour moi, ce serait sans aucun doute ‘Moon over Marin’ des Dead Kennedys.



 
Vous êtes arrivés sur le devant de la scène pendant le revival rock du début des années 2000. Maintenant il n’y a plus tant de rock que ça. L’electro est le truc principal. Vous vous sentez parfois isolés ?
NA : Pas vraiment. Quand on a formé le groupe au milieu des 90s, tous les groupes qu’on aimait étaient underground et existaient à une échelle modeste. On a longtemps pensé qu’on vivrait la même chose. On s’en sort bien mais s’il fallait revenir à un format plus rugueux, on le ferait sans problème. Je ne sais pas à quel niveau fixer la consécration. Est-ce que c’est juste de dire que le meilleur groupe punk est celui qui a eu du succès et fait le break vers le mainstream ? C’est mieux de pouvoir trouver tes disques partout, ça permet de toucher plus de gens, mais est-ce que tu gardes ton âme underground à ce moment-là ? C’est une question très complexe. Le plus important c’est de sentir qu’on n’a pas changé, finalement.

jeudi 1 novembre 2012

FU MANCHU // These go to eleven


Alors que tous les autres groupes feraient le choix inverse en assurant leurs vieux jours sur une major, Fu Manchu retourne au DIY de ses années teenagers dans le garage familial, en montant son propre label après plus de 20 ans de carrière.
Traité sur le skato-nihilisme avec Scott Hill (chant/guitare)
Interview publiée dans Abus Dangereux # 125
Photos par Manu Wino
 


Vous nous aviez habitué à sortir un album tous les deux ans. Qu’est ce qui s’est passé depuis la sortie de « Signs of Infinite Power » (2009) ?
On avait l’habitude de sortir un album, faire une tournée et vite rentrer pour enregistrer le suivant. On a un peu changé de mode de fonctionnement. On a décidé de tout faire par nos propres moyens à partir de maintenant. Ca implique aussi qu’on va devoir tout payer de nos poches, on doit donc prendre plus de temps pour mettre de l’argent de côté.




C’est la seconde tournée que vous dédiez à jouer un vieil album en entier, après « In search of » l’an dernier. C’était justement pour casser ce cycle enregistrement-tournée-enregistrement ?
Oui, en quelque sorte. On n’avait pas prévu de jouer ces disques dans leur intégralité, on avait l’habitude d’ajouter de vieilles chansons aux sets mais c’est le manager qui nous a dit que ce serait cool de marquer le coup pour les 15 ans du disque. On a réédité le disque et on pensait jouer quelques shows. C’est aussi parce qu’en tant que spectateur, j’avais pris du plaisir à aller voir des mecs comme Monster Magnet rejouer « Spine of God » que je me suis laissé facilement convaincre.
Bon, et maintenant ? « King of the Road » ?
Ah ah, oh mec je ne sais pas. C’est tentant parce que tout le monde a envie qu’on le joue, mais la priorité est plutôt de sortir un nouvel album.
Vous jouez ces disques qui ont quinze ans. Ce n’est pas le meilleur moyen de rester authentique finalement : penser comme si tu avais quinze ans ?
Oui c’est un moyen très sûr, ah ah. Blague à part, il y a plein de ces chansons qu’on n’avait jamais joué en live et d’une certaine façon, ce sont comme des nouvelles compos qu’on joue au milieu des classiques et d’autres qu’on joue de temps à autre. C’est l’avantage d’avoir attendu quinze ans: c’est tellement loin qu’on a oublié et qu’on a l’impression que c’est du neuf.


L’album « Action is Go » finit sur la chanson « Nothing done » (NdR : rien n’est fait/ tout est à faire). Quinze ans plus tard, tu considères que vous en avez fait un peu plus ?

Mmm.
« Non. »
Ah ah, « non ». Je ne sais vraiment pas. On est sur ce cycle irrémédiable disque-tournée-disque-tournée, comme on disait tout à l’heure. Tant qu’on prend du plaisir à rentrer dans cette démarche, on ne se pose aucune question de ce genre. Le truc c’est de continuer à pousser pour bien faire les choses.
Tu as la sensation que vous avez réussi à garder la même fraîcheur que quand « Action is Go » est sorti ?
Je suis mal placé pour en juger mais je peux te dire qu’à cette époque là, on partait en tournée pour neuf mois après chaque disque et que je serais foutrement incapable de faire la même chose aujourd’hui. Pour tout le reste, l’esprit est complètement le même.

Vous sortez ces rééditions sur votre propre label. Est-ce que ça signifie que votre prochain album sera autoproduit ?

Oui. On a pris la fin du contrat (NdR: pour deux albums) avec Century Media comme une opportunité de se lancer, faire tout ça nous-mêmes. Au moins tenter le truc, on verra si ça marche. On a déjà sorti les rééditions, on s’était chargés de 45 tours et de EPs, mais ce sera la première fois sur un vrai album et on sait que ça va nous coûter beaucoup d’argent.
Vous allez faire la totale DIY et le produire aussi ?
Je ne sais pas. Je pense que c’est toujours constructif quand tu as un avis extérieur. Une paire d’oreilles qui va entendre un truc qu’on n’entend pas car on est dans nos habitudes. Neuf fois sur dix, on a bossé avec un producteur et ça s’est parfaitement bien passé, donc on n’est pas forcément dans cet état d’esprit.
Avec la mutation de la musique à cause d’internet, le changement d’habitudes avec le téléchargement gratuit et la victoire globale de la musique mainstream des major labels, penses-tu que les groupes indé vont tendre à revenir à ce format DIY dans un futur proche ?
Oui, pour nous c’est indéniable. On ne sera jamais un groupe mainstream ou le buzz de l’été, et on a grandi en écoutant les groupes de punk comme Black Flag. C’est un état d’esprit qui est inscrit en nous. Pour ce qui est des téléchargements, je crois qu’on est protégés car on sort des vinyls et qu’on y tient. Les gens qui achètent des 33 tours ne sont pas forcément dans la tranche de consommateurs de musique qui chargent systématiquement tout.



La scène stoner a été importante dans le retour du vinyl. Dans les années 90, tous les disques de la scène US sortaient dans ce format quand tout le monde l’avait laissé tomber. 

C’était naturel. J’ai grandi en achetant des vinyls et je n’ai jamais arrêté. C’est impensable qu’on sorte nos disques autrement. Je trouve que le CD n’offre pas la même émotion, ne parlons même pas du mp3.
C’était difficile d’imposer le gravage de vinyl dans les années 90, quand la production était au plus bas et qu’on parlait de la disparition du format ? 
C’était plutôt marginal. C’étaient des tirages à ... 3000 exemplaires peut-être. Ok, c’est plus cher à produire mais ça vaut la peine, et les gens adorent mettre la main dessus. Je vois ça comme un échange supplémentaire.
Tes chansons parlent de skate, de filles, de science fiction et de voitures. T’en as authentiquement rien à foutre ?
Ah ah non, j’en ai vraiment rien à foutre. Vraiment rien. Tu ne trouveras jamais de revendications politiques ou religieuses dans nos textes. Ca m’énerve toujours d’avoir à entendre des groupes geindre ce genre de trucs. C’est juste la musique qui m’intéresse. J’en ai vraiment rien à tamponner de ce que peut bien penser ce gars sur l’actualité. Finalement, les voitures et la science fiction ont plus d’intérêt dans ce contexte. On ne prend pas tout ça trop au sérieux. Ah ah, j’en ai vraiment rien à foutre. C’est toi qui l’a dit, t’as parfaitement raison. On en a totalement rien à foutre. C’est notre spécialité.

samedi 18 août 2012

Meeooow : mon top 6 des Catwomen


Dans le buzz du dernier Batman (seule la sonde Curiosity a pu y échapper), tout le monde s’est un peu perdu dans les comparaisons. En attendant que quelqu’un se colle au top du justicier noir où George Clooney serait dernier, je me suis attelé à celui – très personnel – des Catwomen, qui me semble plus intéressant. 

Mm, la direction d’acteur des Batman a été relativement simple depuis qu’Adam West a pris sa retraite : « fais la gueule, parais mystérieux, sois orphelin, essaie de tromper la rigidité de ton costume pour tourner la tête de façon évocatrice ». Au point d’être relégué au second plan dans le deuxième film de Burton, Batman returns (le Défi en VF), et le troisième de Nolan (the Dark Knight rises). De façon intéressante, ce sont les deux films où la bouffeuse de croquettes apparaît à ses côtés.

 
Dans la série TV the Big Bang Theory, Sheldon établit son top 5 des Catwomen (saison 2 épisode 1). C’était avant qu’Anne Hathaway enfile sa combi dans le film de Nolan: elle ne rentre donc pas dans le calcul pointilleux du Dr Cooper.

"- Please, go to sleep. 
 - I'm trying. I'm counting Catwomen."

Liste de Sheldon
  1. Julie Newmar
  2. Michelle Pfeiffer
  3. Eartha Kitt
  4. Lee Meriwether
  5. Halle Berry



Purrrr-fect !
A noter: deux actrices noires ont interprété Catwoman. Trois brunes et une blonde aussi pour les statisticiens. Une mixité totale qui rend le personnage très intéressant. Le fait qu’elle représente une femme forte et indépendante dès les 60s aussi. Une Riot Grrrl avant l’heure. C’est d’ailleurs assez étrange que les deux impersonnifications les plus plates, celles où le personnage est le plus sexistement gadgettisé, soient les deux plus récentes. 


  1 /  Lee Merriwether
Lee Merriwether n’a fait que le film de 1966 mais elle a jeté les bases pour toutes les suivantes. Mon choix aurait dû se porter sur Julie Newmar vu qu’elle est la titulaire du rôle dans la série TV et que c’est elle qui a fait des modifications sexy sur le costume (descendre la ceinture sur les hanches, par exemple), mais j’invoque tout l’arbitraire concédé par ce blog pour justifier ma position absurde. Lee Merriwether me paraît plus vénéneuse, porte davantage cette notion de danger potentiel, et même si le film s’appuie sur son potentiel burlesque, c’est un détail qui fait que son personnage est le super vilain qui tient le plus la route.


2  /  Michelle Pfeiffer
La gothique Michelle Pfeiffer cristallise un peu toutes les lubies de Tim Burton (d’Edward aux Noces Funèbres) et du coup, bénéficie de la meilleure définition/écriture de toutes les Catwomen. Le personnage est dingue et sexy, et on nous explique pourquoi. On entend toujours parler de son costume « SM » mais le truc c’est surtout que Selina Kyle n’a pas une thune et qu’elle le conçoit elle-même quand elle est noyée dans son instinct nouvellement noir. Ce costume a une histoire (dis-je en fixant de manière insistante et peu subtile le Speedo d’Anne Hathaway).


 3  /  Anne Hathaway
Peut-on jouer Catwoman sans donner dans l’expressionisme allemand ? Catwoman nécessite plus que tout autre personnage DC Comics de la jouer pompier. Lee Merriwether miaule, chaque mouvement de Michelle Pfeiffer est félin ... Anne Hathaway se permet de la jouer économe et finit en combi de plongée sans fioriture, utilisée comme un gadget sur la batmoto. Elle finit même en girlfriend domptée de Bruce Wayne. Wow. Elle reste ok, et à chaque scène, elle semble se demander ce qu’elle aurait pu faire avec un rôle plus épais. Je veux dire ... elle choisit d’être dans le camp des gentils parce qu’un kid mexicain se fait voler une pomme !? Sérieusement ?
C’est pour cette question que je la classe troisième. Le retour aux sources - la série TV - était prometteur. On pense que Nolan a voulu revenir à un personnage proche de Julie Newmar mais Hathaway a repoussé la comparaison en affirmant que son inspiration était l’actrice Hedy Lamarr.

4  /   Julie Newmar

Elle était en concurrence avec Lee Merriwether pour la première place et Julie Newmar se retrouve 4e !?? Lists are bitches, dudes. Julie Newmar est en général la catwoman préférée des nerds, car elle a eu deux saisons de la série pour s'exprimer et parce qu'on lui doit le costume original.


  5  /  Eartha Kitt
Je ne juge que la prestation en Catwoman et il s’agit de la dernière saison de la série TV, moins bonne et moins restée dans les mémoires. Mais Gosh !! Quelle personne incroyable.
En 1967, son rôle lui est attribué après la lutte pour les droits civiques initiée par Martin Luther King, et précède la blaxploitation qui commence en 1971. Elle doit sa conception à un viol. Elle a une carrière de chanteuse ou elle enregistre en dix langues différentes. Elle critique la guerre du Vietnam pendant un dîner à la Maison Blanche et a été qualifiée de « femme le plus excitante du monde » par Orson Welles quand il l’a fait tourner son Hélène de Troie. De Catwoman, elle a au moins gardé les neuf vies, uh.
« I want to be evil »
Pour l'anecdote, une de ses chansons a été bannie des radios. Une fille de couleur cultivée qui chante au sujet de la libération sexuelle et de l'indépendance des femmes en flirtant avec l'avant-garde ... ça fait beaucoup de tabous dans un pays où les blancs ne toléraient pas que les minorités soient assises dans le bus.


 
Dernière à vie (peu importe combien d’autres Catwomen apparaitront à l’avenir)   /  Halle Berry

Le Catwoman avec Halle Berry fait passer Daredevil pour un Orson Welles dans sa période où il chie du génie. Un des plus mauvais films de l’histoire, mais hey, c’était écrit pour être rentable pas pour révolutionner le cinéma. Le projet avait été lancé après le succès de Batman Returns et on parle d'un nouveau spin-off après le buzz du dernier épisode de la trilogie, avec Anne Hathaway qui garderait son rôle cette fois. "Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre" // Winston Churchill.
 
Il y a eu aussi Lotis Key dans Fight Batman Fight ! (1973) et Sofia Moran dans Batwoman and Robin (1972) mais aucune photo n’est disponible et ce sont des apparitions plutôt anecdotiques.