dimanche 24 juin 2012

GRAHAM COXON: England über alles


Le guitariste de Blur est un paradoxe. A quelques jours de recevoir un prix spécial aux Brit Awards pour la contribution du groupe à la britpop, il se promène avec la dégaine immuable d’un teenager lo-fi et il sort un huitième album solo très marqué par le DIY. ‘A + E’ est sec, minimaliste. Sans être labellisé de « suicidaire », on peut flirter avec l’euphémisme et dire qu’il est peu commercial. C’est peut-être ce que Graham Coxon essaie de cacher derrière ce paradoxe : avoir touché le sommet et rester créatif.
Interview publiée dans Abus Dangereux # 123

Crédit photo @ Louise Dehaye


Bon, tu devais t’y attendre avec un nom pareil : qu’est ce que signifie le titre A + E ?
‘Accident and Emergency’. Tu sais, en Angleterre, il y a cette terrible culture du binge drinking. Tout le monde se met minable et finit une fois sur deux les soirées par s’ouvrir la tête ou un truc du style. J’ai résumé ça par ‘A + E’, parce que c’est là que ça se termine. L’album est à ce sujet : les soirées, la nuit, les excès, les clubs. Je ne voulais pas passer trop de temps à réfléchir au titre. Ca peut te plonger dans une profonde anxiété, de vouloir trouver le titre parfait pour l’album que tu viens de finir.
Je croyais que tu parlais des accords (NdR : A et E sont les noms anglais des notes La et Mi).
Ah ah, oui, un album avec seulement deux accords. C’est une idée. Ca collerait aussi pour ‘Agony and Ecstasy’.
C’était aussi un moyen de faire de l’auditeur un acteur du titre, justement ? Genre « voyez-y ce que vous voulez, appropriez vous le titre » ?
Je m’aperçois ces jours-ci que ce titre ne supporte pas vraiment l’exportation. En Angleterre, si tu dis « A + E », il est clair que tu parles des urgences. Il fallait que ça reste simple de toute façon, histoire de t’en rappeler quand tu es horriblement blessé.



Après « the Spinning Top » qui était un album plutôt calme et folk, tu vires krautrock. C’est Ben Hillier (NdR : producteur de Depeche Mode, the Horrors ou Blur) qui t’a poussé dans cette direction ?
Sur « the Spinning Top », il y avait des moments noisy aussi, beaucoup d’effets sur les guitares. Du coup, quand je jouais les titres de ce disque sur scène, c’était plutôt épuisant. J’avais l’impression d’avoir manqué l’essentiel. Alors j’ai repensé à l’autre disque que j’ai fait avec Ben Hillier, « the Golden D ». On y avait fait pas mal d’expérimentations intéressantes avec des boîtes à rythmes et des synthés. J’étais en train de faire des démos pour « A + E » et j’ai eu envie d’aller plus loin dans cette direction. C’était le bon moment pour ça. J’ai enregistré beaucoup de démos, certaines n’étaient que des idées mises sur bande un après-midi, des trucs que je n’avais pas développés. Chaque fois que j’ai réécouté ces démos, elles prenaient de la consistance. Je crois que je me suis habitué à ces prises rugueuses et spontanées et j’ai vraiment eu envie d’entrer en studio, simplement brancher un micro et surtout prendre du plaisir. Je n’ai pas changé grand chose aux versions des démos. Le côté dépouillé me plaisait beaucoup. Il y a cette chanson qui s’appelle « knife in the cast » qui est la version démo, à laquelle j’ai simplement ajouté une basse et une guitare. Je ne voulais pas enregistrer de façon classique. Je voulais privilégier la vibration de l’ensemble, l’authenticité. J’ai préféré le plaisir et le bruit au côté formel et strict de l’enregistrement studio.
Tu parles de la basse. Justement, c’est quelque chose de très important sur cet album.
Oui j’ai écrit beaucoup en partant de la basse. Principalement parce qu’elle était tout le temps branchée et que ma guitare était dans son étui. Le truc, c’est que quand je prends une guitare, je sonne tellement comme moi-même. C’est d’un ennui profond. J’ai donc changé ma façon de faire pour appuyer plus sur des riffs groovy et des basses plus présentes. Je ne suis pas un bon bassiste. J’étais vraiment dans la peau d’un guitariste qui essaie de jouer de la basse. Le but était de me mettre une contrainte créative. Quand j’ai ajouté la guitare, c’était plus léger. Elle m’a plus servi à donner une couleur que comme instrument principal. C’est la même réflexion qui m’a incité à utiliser des boîtes à rythme, car le son normal d’une batterie me pousse dans des réflexes propres. Je voulais un son consistant, presque industriel, sans penser que j’allais garder ce son sur le disque. Je pensais basculer en studio sur une batterie classique. Une bonne façon de travailler, et je suis content que ça ait marché, que l’album sonne moins Graham Coxon.



Tu as pris un risque, car beaucoup de gens pensent que tu n’es jamais meilleur que quand tu te laisses aller à tes influences indie rock US et punk.
Je trouve que ce son est très anglais, mais ok je vois ce que tu veux dire. J’ai beaucoup écouté Mission of Burma, les Wipers. Les Buzzcocks aussi. C’était une époque où le sujet des chansons avait de l’importance. La démarche était peut-être plus intellectualisée. Ces groupes ont beaucoup écrit sur des relations contrariées. Je suppose que c’est pour ça que j’ai associé tout ce truc à une préoccupation britannique. Si tu supprimes les pleurnicheries à propos d’une fille, c’est tout un pan de la musique anglaise qui disparaît.
On entend beaucoup l’influence qu’ont eu Can, Neu ou Kraftwerk sur cet album, mais il ouvre avec « Advice » qui a un style complètement Graham Coxon-ien. Tu voulais mettre les auditeurs sur une fausse piste ?
Oui, je crois que l’album commence et finit d’une façon très étrange. Il y a presque un sentiment d’auto-destruction dans cette chanson. C’est très sarcastique, mais ça reste fun. Je crois que quelqu’un a écrit qu’elle ressemblait aux Swell Maps. C’est un groupe que j’aime beaucoup mais ce n’était pas volontaire. La dernière chanson aussi, « Ooh Yeh Yeh », sonne familière. C’est le seul morceau qui conserve des racines blues, même si elles ne sont pas évidentes. Mais oui, j’adore le krautrock. Mother Sky de Can, Neu 2 ... Si t’écoutes de la pop à guitare de la grande époque, comme les premiers Who, ils avaient trois minutes pour dire quelque chose d’excitant. Des gens arrivent à trouver ça chiant alors que ça ne dure que très peu de temps. Kong, Van Der Graaf Generator et tous ces trucs de rock progressif ont étendu leurs idées sur un quart d’heure. Mon idée était de mixer toutes ces influences en une seule. Faire des trucs chiants, mais sur trois minutes, ah ah.
Une des meilleures chansons de l’album, selon moi, est « the Truth ». C’est très surprenant car elle a une ambiance très claustrophobe. Tu sonnes presque Nine Inch Nails sur ce morceau.
J’avais enregistré cette chanson avec Stephen Street (NdR : producteur principal de Blur) il y a quelques années. Je n’avais pas le bon angle et elle n’avait jamais collé avec rien d’autre jusqu’ici. J’en faisais une chanson menée par la guitare avant de réaliser que c’était une erreur. Je l’avais même essayé en acoustique pour « the Spinning Top », mais ça ne marchait pas. J’ai écouté cette chanson de Wire, « strange ». Il y a deux basses sur l’intro. Ca m’a donné l’idée d’essayer « the Truth » avec trois basses distordues sur des beats très secs de boîte à rythme. C’est ironique, car la version finale est très proche de ma vieille démo. Je crois que ça en fait une des plus sombres de l’album.
Il y a ce refrain très ironique : « What will it take to make people dance ? ». C’est le dilemme éternel pour les artistes indie rock ?
Oh oui, complètement. J’aime cette idée de wagons de gens pas cools vraiment très bourrés, serrés dans une discothèque pourrie et qui dansent en pensant qu’ils passent un bon moment. Ca fait partie des chansons qui me sont venues très rapidement.


 
C’est facile de rester créatif quand on est sur le point de recevoir un prix qui récompense sa carrière aux Brit Awards ?
C’est plaisant de penser qu’on te tient en estime. C’est plaisant aussi que ton travail soit reconnu. Je ne peux ni m’en foutre, ni être cynique à ce sujet. Je prends le compliment, et je l’apprécie. Ca paraît simple comme ça, mais ça m’a pris des années. Je me plaignais beaucoup dans ma période Blur, mais j’ai réalisé que la vie était trop courte pour être continuellement de mauvaise humeur. Je ne crois pas que ça vienne perturber ma façon d’appréhender la musique. C’est un bon sentiment d’avoir encore l’impression aujourd’hui de faire quelque chose qui me ressemble.
Quand Blur était au top, bien aidés par tous les lads de la britpop, vous avez établi une nouvelle version de l’ « englishness » dans le monde entier. Vous en étiez conscients ?
Je pense qu’on essayait, oui, mais c’était une vision complètement biaisée de l’ « englishness ». Je crois qu’il y avait autant de fierté que de colère. La culture anglaise a été enterrée au profit de trucs américains qui craignent vraiment. Elle se dilue, et je pense que si elle disparaît, elle ne reviendra jamais. Je crois que c’est le message de fond de Blur. Et quinze ans plus tard, les choses ont empiré. Je ne parle même pas de politique, mais je me sens agressé par l’impérialisme culturel américain. Ca va de la musique à la disparition des magasins indépendants, aux journaux ou à la nourriture. Mm, je deviens déprimant.
A cette époque, tu faisais ce truc Kurt Cobain : tu citais des groupes obscurs que tu aimais, comme Mission of Burma.
Ah ah, le « truc Kurt Cobain ». Tu veux dire citer des gens qui méritaient d’être plus connus que Nirvana ? Ok. Je suis avant tout un fan. Je ne me sens pas menacé par la réussite des autres groupes. Je trouve ça simplement bon quand c’est bon, que ce soit une micro-scène punk ou Mission of Burma et Monochrome Set. La musique est un réservoir quasiment inépuisable. Je n’ai découvert les Kinks que très tard, et sans regret, car je n’aurais pas aimé quand j’étais plus jeune. Peut-être que je me mettrai même un jour à écouter David Bowie. Je connais les hits, mais je ne me suis jamais plongé dans son oeuvre. Je réserve ça pour mes 50 ans, je ne suis pas pressé.

lundi 11 juin 2012

Mark Lanegan : the man who wasn't there


Interview publiée dans le numéro 123 d'Abus Dangereux
Une immense silhouette vient nous chercher dans l’obscurité de la salle. Le corps fumant et éreinté d’un rescapé. La scène de Seattle, le grunge, appelez ça comme vous le voulez. Mark Lanegan est sain d’esprit, sa modestie le tient loin des scandales de diva et il traverse la pièce pour que vous ayez une bonne chaise quand vous êtes prêts à commencer l’interview. Le gars est en fait trop normal et érudit pour postuler au panthéon du rock. Il laisse son travail parler pour lui. Une oeuvre majeure gardée secrète. Une carrière absurde d’intégrité. Un pied dans le punk, l’autre dans la case minimisée des artistes à part. Sur scène, il reste accroché à son micro et au pragmatisme sans fioriture. La rédemption est au bout de chacun des arrangements, la perdition se tient en embuscade au début du suivant.

 Ce titre, « Blues Funeral », c’est pour décrire ta nouvelle direction, plus électronique, moins organique ?
Je n’ai jamais eu l’intention de suggérer quoi que ce soit, je laisse ça à l’appréciation de chacun. Je n’ai jamais à chercher à décrire les choses que j’ai faites. Je préfère que les gens qui écoutent l’album trouvent leur propre moyen de s’y connecter.
La pochette du disque semble être le contraste parfait de celle de Bubblegum, qui était noire. C’est parce que tu avais peur d’écrire un Bubblegum, part 2 ?
J’ai déjà essayé d’écrire un « part 2 » pour des chansons avant, mais pas cette fois, non.
C’était quand ?
Quand j’ai écrit « Field songs » (NdR : 2001), j’ai essayé de faire un second « Whiskey for the Holy Ghost », mais je n’étais pas dans cet esprit quand j’ai commencé à enregistrer cette fois-ci.



 
Il y a un son très spécial sur « Blues Funeral ». Est-ce que ça correspondait à ce que tu voulais avant d’entrer en studio ou est-ce que c’est plutôt la touche Alain Johannes (NdR : producteur et membre de QOTSA, Eagles of Death Metal – déjà producteur de Bubblegum en 2004) ?
Je n’avais pas de son particulier en tête, j’ai juste écrit ces chansons et quand on est entrés en studio, elles ont eu leur vie propre. J’ai sollicité Alain sans réfléchir, car on a déjà fait Bubblegum ensemble. Il comprend toujours très vite ce que j’essaie de faire et il a cet enthousiasme incroyable qui rejaillit sur les gens avec qui il travaille. C’est un partenaire vraiment précieux.
Tu as perdu les démos que tu avais faites pour cet album et tu as du reprendre tout le processus d’écriture à zéro. Est-ce que tu sens que la genèse de cet album est spéciale dans ton cursus ?
J’avais déjà commencé un album en partant de rien. C’était l’album que j’aime le moins, « Scraps at Midnight » (NdR : 1998). Désolé pour ceux qui aiment ce disque. Ce n’est pas la même situation cette fois. D’habitude, j’ai des cassettes où j’empile des idées ou des chansons que je n’ai pas retenues pour les disques précédents. L’essentiel de l’album est toujours composé de chansons complètement neuves, mais ces démos me servent à démarrer tout le processus en quelque sorte, à me mettre dans le bon sens. Pour « Scraps at Midnight », je n’avais rien. J’avais des démos mais il n’y avait absolument rien d’exploitable dessus. Si c’est unique dans mon histoire personnelle, c’est à ce niveau-là : j’ai fait la même chose, mais cette fois, j’ai aimé le résultat.
A l’époque du mp3 et de la culture du single, étais-tu dans un état d’esprit où tu créais un album, ou as-tu pensé chanson par chanson?
Je pense toujours en terme d’album, mais je traite un morceau à la fois. J’ai commencé par travailler sur deux chansons : l’une d’entre elles était de toute évidence faite pour ouvrir l’album, et l’autre sonnait comme l’avant-dernière. J’avais une trame et il me restait à « remplir » le reste des cases. Une chanson me dit souvent ce à quoi la suivante doit ressembler.


 
Tu es quelqu’un qui n’a pas d’étiquette. Je veux dire, tu as traversé les années grunge, tu as gravité autour de la scène du désert (NdR : QOTSA et les Desert Sessions), tu as chanté avec Isobel Campbell, tu as participé à des projets avec les Soulsavers et Greg Dulli et tout ce travail est resté très personnel, a su rester indépendant de toute influence majeure. Quel est ton secret ?
C’est un des trucs les plus sympas qu’on m’ait dit, merci. Je fais juste ce qui me semble le plus approprié dans les situations auxquelles je suis confronté. Quand je travaille sur le disque de quelqu’un, j’essaie avant tout de voir ce qu’on fait à travers ses yeux à lui, et je modifie mon apport pour qu’il s’ajuste à notre vision commune. C’est ce qui me paraît important. Je vais toujours dans le sens du projet. C’est juste ma vision du bon sens.
Tu apprécies le travail collectif parce que tu n’aimes pas te mettre en avant, ou pour l’émulation que ça crée ?
Même mes albums solo sont des collaborations. Je ne peux pas jouer de tous les instruments, et collaborer avec d’autres musiciens, c’est ce qui conserve mon intérêt intact pour la musique.
La plupart de tes invités sur Blues Funeral et Bubblegum viennent de la scène stoner. Tu te vois comme une partie intégrante de cette scène ou comme un invité permanent ?
Je connais ces gars depuis mal de temps maintenant. Chris Goss a enregistré un de nos disques en 1996 (NdR : Dust), et j’ai commencé à jouer avec Josh Homme la même année (NdR : il a été guitariste des Screaming Trees pendant deux ans après le split de Kyuss). Ce sont les mecs avec qui je traîne quand je ne suis pas sur la route ou en studio. Pour moi, c’est juste la continuité de nos relations. Je vois la musique qu’on a joué ensemble comme les archives de notre amitié. On se comprend vite, on s’entend bien, on a des références en commun. Et puis ils ne peuvent pas refuser, ce sont mes amis.


Après 25 ans de carrière, je crois bien que t’es destiné à l’underground. Ca te convient ?
Je n’ai jamais eu de plan. Au début, je voulais faire un disque. Quand ça a été fait, je ne pensais pas que quelqu’un l’écouterait, pour être honnête. Encore aujourd’hui, je suis très surpris que les gens écoutent encore les quatre premiers disques, ils ne sont pas très bons. Je me suis toujours senti privilégié d’avoir pu continuer à jouer de la musique, d’être assis encore aujourd’hui avec toi à parler de ma musique. Je m’étale. La réponse courte à ta question est : oui, je suis très content.

Commando : the autobiography of Johnny Ramone


Plus que le guitariste de cette famille dysfonctionnelle, Johnny était le manager, le mentor et le comptable des Ramones. C’est à lui qu’on doit les règles qui ont fait le succès du groupe. Perfecto. Jean déchiré. Coupe au bol. Sneakers au pied. On joue face au public et on ne regarde jamais les autres membres. Jouer, produire, jouer encore et toujours. Tu es malade ? Tu joues quand même. Tu es mort, tu sors quand même une autobiographie.

Johnny a quitté un boulot dans le bâtiment pour s’investir dans les Ramones, mais il semble avoir géré les deux de la même façon. 2263 concerts pendant 22 ans. Ok il était surtout connu pour sa rigueur et son entêtement, mais où seraient allés les Ramones s’il n’avait pas été là ? Fini comme tous les autres, dans la dope et les conflits d’ego, dans une carrière météorite à la NY Dolls, Dead Boys ...

Disponible seulement en anglais, ce bouquin a été écrit dans des conditions particulières. Au cours des derniers mois de sa vie, Johnny se savait malade et voulait assembler une image authentique de lui, ne surtout pas laisser ce soin à quelqu’un d’autre quand il ne serait plus là. Super job. Le livre ressemble à son auteur. Il y a peu de fantaisie et l’efficacité a le dessus sur les sentiments. Pragmatisme minimaliste über alles. La première page commence direct dans le feu de l’action : « c’était l’avantage de la guitare ». Je parie que 95 % des gens ont fait comme moi et sont revenus à la page précédente pour voir s’ils avaient raté un truc. La présentation est par contre très fun et rend bien compte de la passion de Johnny pour les comics et la pop culture en général. Le livre finit avec les notes qu’il donne à la discographie des Ramones, album par album (Mondo Bizarro / C / « les chansons sont le point faible de ce disque ») et des tops 5 divers, comme dans High Fidelity, où Ronald Reagan et « the Bride of Frankenstein » se croisent de près. Un parfait résumé de Johnny Ramone.

lundi 7 mai 2012

On the road with KARMA TO BURN


De passage à Bordeaux, Karma to Burn m'a rappelé que deux interviews du groupe moisissaient dans mon dictaphone. Elles n’ont pas trouvé preneur et comme souvent, ça a suffi à me pousser à la procrastination radicale. J’ai donc compilé de courts extraits de ces deux très longs entretiens. Peu de mes épopées backstage m’ont déçu, mais aucune n’a eu en guest quelqu’un de plus gentil que Rich Mullins (bassiste).
Photos par Louise Dehaye.

On avait d’abord rencontré Rich à Périgueux. « Appalachian Incantation», le premier album depuis dix ans, venait de sortir. J’avais écrit ce live report pour Abus Dangereux :
(...) Sur disque, le groupe nomme ses morceaux comme d’autres des chambres d’hôtels (42 est le 2e morceau du 4e album). Sur scène, pas un mot. Le package pourrait sembler austère et pourtant on entre dans une communion enamourée à la première note. Un stoner puissant, accrocheur et qui provoque immédiatement une réaction épidermique. Plus qu’une claque, un bouton ‘reset’, comme si on se départissait du côté blasé et qu’on n’avait jamais vu de concert avant. Science du riff et efficacité optimale tout le long. Pas de longueur ou de fioriture. Du point A au point B. Une deuxième chance inespérée pour ce groupe crucial de deux mouvements jugés futiles, le stoner et l’instrumental. « Now » inscrit sur la batterie de Rob Oswald résume bien à la fois la meilleure façon de vivre ce concert, et la façon qu’a le groupe de l’appréhender lui-même. Le gang a choisi d’exorciser les vieux démons à même la scène. Comme un four qu’on aurait chargé de bois toute la journée cracherait des flammes incontrôlables dès qu’on ouvrirait la porte. C’est sûrement l’alchimie la plus improbable de la musique actuelle, avec la reformation de Take That. Une force centralisée incroyable, bien plus forte que l’ensemble de ses parties. En plus de ça, les nouveaux morceaux (« 41 » et « Waiting for the western world » notamment) empêchent de sombrer dans le passéisme du « c’était mieux avant ». 


 
Tu es content du dernier album ? Il a reçu de très bonnes critiques.
Je l’aime beaucoup. Mais on est en plein enregistrement du prochain album, ça me paraît déjà vieux.
Ca a été une expérience d’enregistrer avec Scott Reeder (NdR : Kyuss) ?
Il a un ranch disproportionné au milieu du désert. On a enregistré entourés par des paons, un nombre incalculable de chiens et des moutons au look étrange. Tu parles d’expérience et je suis sûr que tu ne te doutais pas de l’exactitude du terme, ah ah. Mais c’était au milieu de nulle part et ça nous a permis de rester concentrés sur l’enregistrement. Plutôt une bonne chose.
Il vous a obligé à enregistrer pieds nus comme il a toujours fait ?
Oh non. Par rapport à ce que viens de t’expliquer, c’était même plutôt conseillé de faire gaffe où tu marchais.
Il y avait le risque d’être comparé à Kyuss en choisissant Scott Reeder.
On a une longue histoire avec Kyuss. Après « Welcome to Sky Valley », John (Garcia) est venu chez moi en West Virginia pendant quelques semaines. Il avait aussi chanté sur des compos de Karma to Burn qu’on n’avait pas gardé. Et puis, on avait été invités sur une tournée de Queens of the Stone Age pour faire la première partie. On connait bien ces gars. C’est marrant parce qu’on est de la côte Est, eux de la côte Ouest, et ils n’avaient jamais entendu notre musique avant qu’on se rencontre. Il y avait peu d’échanges entre les deux côtés des US et pourtant on a joué une musique équivalente. Mais je ne pense pas qu’on sonne vraiment comme Kyuss.
Et vous avez déménagé à LA il y a quelques années, histoire de vous rapprocher.
On ne s’est pas lassés de la West Virginia, mais elle s’est apparemment lassée de nous.

Vous devez avoir changé de méthodes pour composer et enregistrer après toutes ces années.
Le prochain album sera vraiment différent de ce point de vue. Dave Grohl nous a prêté son studio et on le co-produit. Le son va être énorme. Dave nous a laissé tout le matériel des Foo Fighters. On n’est pas du genre à passer des mois dans un studio. Notre rythme, c’est plus une semaine entre l’entrée en studio et le mix final. Mais là, c’est l’occasion de prendre son temps sans se soucier du budget ou s’inquiéter de conditions précaires. Ca pourrait prendre quatre fois plus de temps, ah ah.
Comment décidez vous si un morceau va être instrumental ou comportera du chant ?
Bonne question. On n’a toujours pas trouvé la réponse nous-mêmes, à vrai dire. On fait des essais etc, mais la décision vient toujours après avoir enregistré, quand on écoute le morceau tous ensemble dans le studio.
Ce n’est pas ironique que le groupe soit presque exclusivement instrumental et que le sujet récurrent des interviews soit le chanteur ?
Ah ah, complètement. Qu’on le veuille ou non, les enregistrements instrumentaux touchent un public moindre. Les gens s’identifient naturellement au chanteur. C’est peut-être une limite, car il me semble que les horizons sont plus étendus quand tu te concentres sur les instruments. C’est assez étrange que les gens se concentrent sur l’absence de quelque chose plutôt que sur ce qui existe. On aimerait avoir plus de critiques sur ce qu’on fait que sur notre choix de formation. On passe pas mal de temps à écrire nos morceaux, et j’ai l’impression qu’on passe beaucoup moins de temps à en parler. C’est dommage.
Après avoir splitté, ce n’est pas bizarre de revenir avec les deux autres gars ? Vous ne pensez jamais au risque de revenir au même point de non-retour ?
Non. Pour être honnête, on ne s’en fait pas vraiment à ce sujet. On est potes depuis très longtemps, j’avais 13 ans, et la priorité, c’était de redevenir potes comme on l’a toujours été. On avait l’habitude de tout faire ensemble, et tout d’un coup on a arrêté de se parler pendant sept ans. C’est ce qui est bien avec la vie : rien n’est permanent, à part la mort il me semble. Tu peux être immature un jour et devenir sensé avec le temps. Les avantages de la seconde chance.
La musique instrumentale est souvent en lien avec les BO de films. Quel serait le film qui collerait parfaitement à la musique de Karma to Burn ?
Un gars au Brésil a mis sur YouTube la poursuite de Bullit avec un morceau à nous. Je trouve que c’est absolument parfait. Je dirais n’importe quel film de Steve McQueen. J’aime vraiment ce gars.
Je m’attendais à quelque chose de plus tordu.
On a un pote qui fait ce cartoon, Aqua Teen Hunger Force. C’est un cartoon très populaire aux Etats-Unis. Les héros sont un milk-shake, un cornet de frites et une boulette de viande.



Il devrait faire une vidéo pour nous. Un truc sûrement très contestable, comme le film italien Beyond the door. J’aimerais un truc dans ce genre, cheap et sanglant. C’est un de ces films qui a surfé sur le succès de l’Exorciste. Ils ont tellement copié qu’ils ont été poursuivis. 

 
La seconde fois qu’on a rencontré Karma to Burn, c’était au Hellfest 2011. J’avais écrit ça dans le live report :
Très bon concert mais un problème de rendu. Le technicien de Monster Magnet a apparemment été réquisitionné au dernier moment pour s’occuper du son et je mettrais bien un billet sur la probabilité qu’il soit batteur. Rob Oswald a en effet un son incroyable pendant que Rich et Will se battent au milieu des fréquences nécrosées. La fin des chansons notamment est un beau merdier où on a du mal à détecter de quoi il s’agit. Super concert malgré tout, et ça c’est une performance. Sans aucun signe d’agacement en plus, ça montre à qui on s’adresse.
C’est même Rich Mullins qui nous a appris que Turbonegro se reformait avec un nouveau chanteur. Karma to Burn avait enchaîné en quelques mois avec le sortie d’un deuxième disque, V. En temps normal, le titre de l’album était le seul qui échappait au délire numéraire, mais celui-là n’a pas su résister.


 
La pochette est vraiment cool.
C’est le travail d’Alex Von Wieding . Il s’était déjà occupé de celle d’Appalachian Incantation.
D'entrée, ce qui frappe c’est cette reprise de ‘Never Say Die’ de Black Sabbath. C’est très courageux car les fans détestent ce disque.
Ouais, mais je ne sais vraiment pas pourquoi. J’adore ce disque. J’aime Technical Ecstasy aussi, et les gens le détestent peut-être encore plus. Sur le premier album, on avait repris 24 hours de Joy Division, et les paroles sont l’exact opposé de Never Say Die. L’absence totale d’espoir. La persévérance jusqu’au boutiste. Variété des messages, ah ah.
Quelle est ta chanson préférée de Black Sabbath ?
Air Dance, sur Never Say Die, justement.

Vous avez fait un clip pour Cynics qui est sorti en même temps que l’album. C’est quoi votre problème avec les bébés ?
C’est le réalisateur qui a eu cette idée. Il est très inspiré par les films d’horreur et son obsession pour les bébés. Tu vois ce que ça donne. On voulait un truc stupide. Pas mal de gens ont hurlé en voyant ce clip, mais j’ai du mal à croire qu’on puisse vraiment prendre cette vidéo au premier degré. On trouvait ça fun et on avait oublié que d’autres personnes pouvait se sentir agressés. « Vous êtes sérieux les mecs ? Vous ne pouvez pas faire ça à des bébés », « Je vous aimais bien avant mais maintenant vous vous en prenez aux bébés »
C’est le syndrome Tipper Gore (NdR : la femme d’Al Gore était à la tête des puritains 80s qui avaient imposé le sticker ‘Explicit Lyrics’ ).
Oui, « ne faîtes pas ça, les rockers sont le diable ».

 
Vous sortez ce disque très tôt après Appalachian Incantations. Ce sera le nouveau rythme de Karma to Burn à l’avenir ?
On avait beaucoup de chansons. On avait enregistré 25 démos pour préparer les sessions avec Scott Reeder. A vrai dire, je ne pensais pas que ce serait un problème. Dans les années 70, c’était normal de sortir un disque par an. Même si les gars piquaient tellement de trucs aux autres qu’ils n’avaient même pas besoin d’écrire de nouvelles chansons ... comme Led Zeppelin. Bref, beaucoup de magazines ont critiqué le choix de sortir un disque si tôt. C’est étrange. Les gars sont du genre « oh j’adore cet album, je lui mettrais une note incroyable mais j’aurais préféré attendre plus longtemps, je ne veux pas de cet album. » Wow ! 

mardi 1 mai 2012

John Carpenter + Guest


Je regardais « the Thing » de John Carpenter. Je voulais ressentir de nouveau le confort d’aimer un film sans ressentir l’aigreur à l’idée que les producteurs ne sortent une suite dans la foulée. Ain’t no school like old school. Mais soudain, j’ai été frappé par un recoupement hasardeux. Et si Carpenter avait écrit le premier rockumentaire ?


Je me suis toujours dit que résumer ce film était le tuer instantanément, mais bon, c’est vraiment un classique qui mérite son label qualité. La routine d’une base coupée du monde en Antarctique est bouleversée quand des voisins norvégiens font irruption et poursuivent un loup de façon vaguement hystérique. Le loup s’avère être un polymorphe extra-terrestre qui va s’immiscer dans la base en prenant l’apparence de ses membres un par un. Oui mais qui ?
Un huis-clos. Des communications coupées. Un environnement purement masculin. Une menace qui vient de l’intérieur. Des personnes qui se connaissent parfaitement et qui commencent à douter les uns des autres alors qu’ils ont besoin d’être soudés pour s’en sortir. La paranoia. Si un individu s’éloigne du groupe, il est immédiatement suspecté. J’en ai déduit que « the Thing » était un bien meilleur documentaire sur le rock que ne le serait jamais Spinal Tap ou Some Kind of Monster. Le guide parfait à l’usage des jeunes groupes.

 
On sait qu’il existe un lien fort entre John Carpenter et la musique. Il compose lui-même la BO de ses films. Quand on revoit le film sous cet aspect de rockumentaire, il y a des coïncidences frappantes. Kurt Russell dicte à son journal de bord une phrase qui résume parfaitement n’importe quelle session studio : « I'm going to hide this tape when I'm finished. If none of us make it, at least there'll be some kind of record. The storm's been hitting us hard now for 48 hours. » C’est ce qu’a du dire Shaun Ryder quand les Happy Mondays ont planqué les bandes ce cet enregistrement surréaliste aux Baléares, où le groupe avait grillé le budget avant de mettre en boîte la moindre note de musique.

« I don’t know what the hell is in there, but it's weird and pissed off » 

 

Ajoutons à ça que les problèmes commencent quand un loup s’immisce dans le groupe établi. Phénomène déjà connu sous le nom du syndrome ‘Yoko Ono’. La "chose" est suffisamment intelligente pour exploiter le climat de suspicion qui règne entre les autres membres du groupe et monte tout le monde contre le personnage intègre. Hawkwind a bien viré Lemmy pour préserver les egos. Enfin, la dernière scène est un bon résumé de la lutte quotidienne de l’indé face à l’industrie du disque. « Why don't we just wait here for a little while ? See what happens... »


Le message est clair. Cette base aux confins du froid, c’est Black Flag en 1981. Cet extra-terrestre, c’est le putain de mainstream. Carpenter a tout juste et en fond, il nous affirme que le mimétisme tue. Pitchfork se lève et crie « objection ».

Le titre de la nouvelle dont s’inspire le film – « le ciel est mort » de John Campbell – vient se confronter à la doctrine rock’n’roll « it’s a long way to the top ». Grimper, ok, mais pour arriver où ? « Le ciel est mort » est du genre de ces panneaux au milieu du désert « next gas station = 450 miles ». Le message de Campbell est clair : « ne venez pas ici, il n’y a rien ».  Il y a dans le film le même genre de nihilisme salvateur, loin du bullshit des projecteurs. On pense aux Leningrad Cowboys, dans le film d’Aki Kaurismaki, dont le parcours muet est raconté à travers le filtre parfaitement absurde du réel. Le rockumentaire est une niche, un genre à part pour nerds mélomanes. Des chefs d’oeuvre comme End of The Century (Ramones), We Jam Econo (Minutemen), ResErection (Turbonegro) ou Metal : a Headbanger’s journey côtoient les scénarisés Dig et Anvil, le tout est noyé dans le filon promo et rentable du tout venant. La différence entre un rockumentaire et un DVD promo à la Justin Bieber, c’est que le premier assume sa part de pathétique et de lose romantique. Encore un argument qui prouve que « the Thing » est un précurseur du genre.

lundi 5 mars 2012

GONZO SALON # 2 // Erika Simmons

L'idée de cette rubrique que j'avais commencé avec Johan Micoud, c'était de s'éloigner d'une interview académique et de Top 5 divers, pour aller vers le concret du quotidien. A mon humble avis, le disque qui se trouve près de ta hifi est plus représentatif de toi qu'un top 5 qui embellit peut-être un peu la vérité intime.

Une interview flash. Des questions relous.



Cette fois-ci, j’ai posé quelques questions à Erika Simmons, une artiste d’Atlanta. Je suis un militant des mixtapes et des cassettes audio en général et je ne pouvais qu’adorer le travail de cette fille.

Quel bouquin trône sur ta table de chevet ?
Dernièrement, j’ai lu pas mal d’articles en russe juste pour m’entraîner. Des trucs à propos de la culture et des courants modernes chez les jeunes russes aujourd’hui.
Quel disque se trouve près de ta hi-fi ? Un truc que tu viens d’écouter.
Le morceau qui se trouve près de ma wifi (hum), c’est ‘Closer’ de Nine Inch Nails. C’est abrupt, industriel, à la fois très cool pour travailler et danser comme une demeurée.

D’où t’es venue l’idée de ce travail sur les cassettes au départ ?
Tout a commencé parce que je n’avais pas d’argent pour des fournitures d’art classiques. J’ai fait le tour de la maison et j’ai démoli tout un tas d’objets pour en faire des travaux persos. Je suis alors tombée sur ces vieilles cassettes et j’ai reproduit ce que j’avais fait avec tous les autres objets sacrifiés : leur donner une autre vie en gardant l'âme de la première.


mardi 14 février 2012

The day the music died


La nostalgie a rattrapé ce billet. J’ai commencé à chercher un sujet le 3 février, avant de m’apercevoir que c’était le jour où Buddy Holly s’était crashé entre la neige et ses promesses non tenues. De fil en wiki, je me suis senti investi d’un devoir de mémoire. A quoi ça sert de chercher le prochain truc si plus personne ne se souvient d’où ça a commencé ?
Billet publié dans Abus Dangereux # 122



Une de mes premières expériences avec la musique a été cette mixtape abandonnée près de la hi-fi, que je m’étais appropriée. Elle m’a laissé penser de nombreuses années que ‘You shook me all night long’ était de Rod Stewart. Le gars qui avait fait la compil m’avait aussi affirmé avec aplomb que le meilleur groupe de l’histoire était Queen.
Mais ma révélation musicale s’est passée au cinéma. Ma mère m’avait amené voir « la Bamba » en 1987. Quelle terrible idée de faire un film sur ... Ritchie Valens !? « Hey j’ai chanté la Bamba et j’étais le moins connu des mecs morts ce jour-là». C’est la première fois que j’ai eu connaissance de Buddy Holly et ce film m’avait passionné à cause de cette évocation très brève. Ma mère a vu le truc et a voulu marquer le coup. Elle m’a offert le 45 tours de Los Lobos qui chantaient la chanson titre...
Ce qui m’a plu dans l’idée, c’est que ce mec n’était pas à sa place. Les grosses lunettes etc. En plus d’un nom extraordinaire. Un mec qui s’en sort dans un contexte si différent de ce qu’il est naturellement doit savoir un truc que tu ne sais pas.



Ok, il peut paraître désuet aujourd’hui, mais il faut se remettre dans le contexte. 1954 est souvent considérée comme l’année de naissance de la musique moderne, en ignorant la musique noire qui s’est fait tout voler et le bluegrass hillbilly qui avait la faveur du public et des médias avant « that’s alright Mama ». Elvis a créé quelque chose qu’on ne pourra jamais lui enlever : la ferveur et l’intérêt teenager. Mais Buddy Holly est allé plus loin, il a modifié l’ADN dans le génome musical. On lui doit d’avoir assuré cette transition entre le rock’n’roll « Elvis » et la pop « Beatles ». L’équivalent en musique de ce moment dans l’humanité où un triton est sorti de l’eau et a essayé de marcher. Il a initié une pop éloignée du standard rockab. Pour la majorité des gens, les Fab Four ont été le début de tout, l’origine de la musique d’après rockab 50s. Mais qui les a influencé? Buddy Holly. Le plus petit dénominateur commun. Les Beatles ont choisi ce nom à cause de ses Crickets, et McCartney a racheté les droits de son catalogue quand celui-ci était menacé d’être récupéré par des gens moins scrupuleux.


 
Noir sur blanc, ce gars a un bilan intemporel qui a tout du tableau d’honneur d’une légende indé. Il écrit ses propres morceaux alors que la plupart des singles de l’époque sont des reprises de standards, il garde la main sur le son en studio et il utilise des instruments a priori peu adaptés au rock'n'roll, ce qui prouve son avance sur son temps en cette époque où toute l'industrie du disque semblait immuable. Il double la piste de voix, ce qui a influencé John Lennon, qui a lui-même influencé Kurt Cobain. Got it ? Surtout, il a une façon de jouer de la guitare très inhabituelle dans le paysage US et il ne faut pas  négliger l’utilisation peu académique de la batterie (les roulements de Peggy Sue, son absence totale sur Everyday). Il instaure le format groupe qui prévaudra dans le rock, avec deux guitaristes, un bassiste et un batteur et met en avant l’utilisation d’une guitar solid-body (la Fender stratocaster) en pleine âge d’or de la demi-caisse. Il est programmé dans les salles (Apollo) ou sur des tournées réservées aux afro-américains. 
Beaucoup de premières fois dans un climat difficile (et on parle du Texas, en bonus). Même la mort tragique renforce le trait. Et puis « Four Eyes » a autant influencé le rock que les opticiens. Pas mal de hipsters veulent le look Buddy Holly alors qu’ils sont branchés sur Deezer electro depuis leur naissance. Ses lunettes ont eu le même message que le punk vingt ans plus tard. Les stars avaient souvent un look irréprochable, à l’apogée du cool option bad boy. Mais quand Buddy est arrivé avec ses lunettes, les gars qui n’étaient pas dans le moule ont osé se lancer, en se disant que le rock n’était pas que pour les mannequins et les caïds du lycée. Ce n’est pas moi qui lance cette hypothèse en l’air, c’est John Lennon.

Beaucoup retiennent que les derniers mois – sans les Crickets rentrés à Lubbock, Texas – avaient été marqués par des accompagnements symphoniques qui laissent spéculer sur l’évolution qu’il aurait connue. Ce que je préfère retenir, ce sont ses ‘Apartment Tapes’, la première expérience lo-fi. Deux mois avant sa mort, il se retrouve seul dans son appartement à New York. Il achète alors un enregistreur et y rentre les démos de nouvelles chansons. Seul avec sa guitare. Assis sur son canapé. Après sa mort, sa femme tombe donc sur 14 chansons laissées dans leur jus. Les producteurs récupèrent ces bandes et font des overdubs avec un groupe de session pour les sortir rentablement en disque. Les enregistrements bruts ont longtemps été un secret bien gardé. Ces bandes très personnelles ont reçu un écho complémentaire l’an dernier quand des grands noms se sont retrouvés sur un album hommage – Rave On. Les Black Keys, She and Him, Patti Smith, Florence and the Machine, Julian Casablancas , les Detroit Cobras, Nick Lowe, Modest Mouse ou Lou Reed : un line-up étonnamment indé et représentatif d’époques très différentes (Graham Nash croise CeeLo Green pour le grand écart ultime). Les derniers moments de Buddy Holly qu’on peut résumer comme seul avec sa guitare, puis dans le froid nocturne de l’Iowa. Une renaissance publique grâce à un collectif hype. Dans mon monde, on appelle ça la justice.




Est-ce que tous les fils de charpentiers font parler d’eux ? Ca va à l’encontre de la théorie de la reproduction sociale mais historiquement ça se tient. Ce qui est accablant, c’est que Charles Hardin Holley a fait tout ça avant ses 22 ans. Quel héritage aurait-il laissé s’il était seulement mort à ... well ... 27 ans, comme le mythe qu’on nous rabâche à longueur de Philippe Manoeuvre ? Il y a un peu de Buddy Holly dans chaque disque qui sort encore aujourd’hui. Leur qualité dépend d’ailleurs souvent de combien de Buddy Holly s’y trouve.

* le titre est une citation de Don McLean dans »American Pie », un terme désormais passé dans la culture courante pour nommer le 3 février 1959 et le crash de l’avion