mardi 4 février 2014

« Je me méfie toujours des gens qui n'ont pas de passion » (*)


(* Nick Hornby)
colonne parue dans Abus Dangereux # 129 / janvier 2014


Au départ, il y a ce gars qui me raconte dans le wagon-bar du TGV pour Paris qu’il a demandé sa femme en mariage sur scène pendant un concert de Marillion. Aussi nul que soit Marillion, il s’agit d’un tempérament de fan et c’est respectable. Le mec y croit, refuse de voir que ce groupe n’a probablement plus aucune incidence sur la cours mondial du rock, et provoque la même réaction chez tous les gens sains qui en auraient déjà entendu parler un jour : « mm, je ne savais pas que le groupe existait encore ». Mais le discours est touchant. Quand je vais enfin me rassoir à ma place, je réalise ce truc, que ce qui semble finalement disparaître dans la texture du rock aujourd’hui, c’est uniquement l’âme de fan. Wikipedia, la vitrine sociale des réseaux sociaux font qu’on préfère en 2013 être vu comme un connaisseur que comme un fan. Où est passé ce truc ? Ou plutôt, quand a-t-il disparu ? La poursuite de la relique qui a du sens, le masochisme et le cautionnement de l’impossible ... il y a eu un moment où être fan demandait plus d’implication que liker une page sur Facebook et acheter un t-shirt chez H & M. Quand tu te retrouves dans cette période terrible où ton groupe préféré change la moitié de ses membres, ne sait plus composer un morceau mémorable et truste les bacs à solde avec chacune de ses sorties. Il y a le même rapport dans d’autres secteurs. Tu vivras des sensations plus viscérales si tu suis un club de foot de 4e division dans la boue chaque week-end, et que tu es encore là le jour où ils vont par hasard en finale de la coupe. Tu vivras des moments plus entiers avec cette fille avec qui tu es resté des années qu’en accumulant les coups d’un soir dans une ambiance « comment tu t’appelles déjà ? ». Tout ce qui s’écarte finalement de ce réflexe hipster qui consiste à élever un groupe inconnu le temps d’un claquement de doigt et de s’en désintéresser avant que ton autre pote hipster ne s’y intéresse. Un adage des caves humides demande : « si un arbre tombe dans un forêt sans que personne ne l’entende, est-ce qu’un hipster va acheter son album ? ».


Sans parler d’un climat « je suis votre fan numéro un » comme dans le « Misery » de Stephen King, je parle de ceux dont ça change la vie. Ceux pour qui Kurt Cobain a eu une résonnance dans la construction adolescente, ceux qui se sont coiffés comme Robert Smith, ceux qui ont essayé de picoler au même rythme que Lemmy avant de se rabattre sur le straight-edge de Ian MacKaye pour tenter de survivre. Ok, historiquement, dans la logique du fan, ce sont surtout les extrêmes qui ressortent. Ceux qui créent des fan-clubs, et ceux qui les considèrent comme des bras armés de Satan ou des aboutissements de la perversion de la société moderne. Il y a de grands fan-clubs, encore aujourd’hui. Le concept ne rime pas forcément avec une dévotion aveugle, c’est le sentiment d’appartenance qui résonne, aussi underground soit-il. Frank Zappa avait déjà ce truc où il tenait à disposition de ses groupies des trophées « Fucked by Frank Zappa ». Il y a eu ensuite la Kiss Army qui, bien que terriblement cool d’un point de vue de la pop culture des années 70, s’est avéré n’avoir pour but que de vendre des lunch-boxes aux enfants. 


Il y a eu le Misfits Fiend Club dans les grandes années avec Glenn Danzig du groupe (le fan-club existerait encore mais les dix membres sont fichés de la même manière que les lecteurs de l’Attrape-Coeurs de JD Salinger, scrutés à la loupe car supposément instables) et depuis des années, le plus illustre : la Turbojugend. Ce fan-club de Turbonegro est identifiable par ses membres qui arborent des vestes en jean aux couleurs de leur chapitre local. Plus que de l’hystérie pure, les membres des turbojugends partagent une verticalité, une discothèque et un style de vie. Old-school fans. 


A l’inverse donc, les détracteurs ont vu le jour au même moment que leur némésis. Dans les années 50, les bonnes mères de famille brulaient les disques d’Elvis en place publique car elles s’inquiétaient de cette société perverse qu’allaient devoir affronter leurs filles. Dans les années 80, le flambeau puritain avait été repris par le PMRC qui a collé des stickers « explicit lyrics » sur les CDs et qui a intenté des procès aux groupes qui incitaient apparemment leurs fans à se suicider aux Etats-Unis. 
 
Bill Hicks
Le génial stand-up Bill Hicks en avait fait un sketch : 
 « laissez moi vous poser une question vite fait qui - à propos - n’a pas réussi à sortir lors du procès : quel artiste veut voir son putain de public mort ? Je ne vois pas le gain sur le long terme. A quoi pensent ces gars dans le groupe ? ‘J’en suis malade, putain, ma-lade. Tout ce truc, les tournées, se faire 40000 $ par soir, les drogues gratuites, l’alcool gratuit, les limousines, les suites grand standing, les groupies me suçant du matin au soir. Je suis dans une routine, et je veux en sortir, mec.’ Et ensuite il y a un show à donner, ça craint ... à moins que ... ‘j’ai une idée, tuons le putain de public. On va les tuer et ensuite on pourra revenir à nos jobs. On va pouvoir vendre des chaussures à nouveau.’ Pourquoi le groupe ferait ça ? Pourquoi ? ».


Ca pourrait faire sourire si Christine Boutin ne prolongeait pas ce sentiment Deep South aujourd’hui en militant contre le Hellfest. C’est drôle qu’ils fassent tous cela au nom de la religion car ... mm ... Il y a ce prêtre brésilien qui a 162 tatouages Iron Maiden et qui fait ses sermons en citant des paroles du groupe. Il rappelle qu’être fan se rapproche de la religion pure et simple. Et finalement quelle est la différence ? Une tournée comme celle qu’on voit dans le documentaire Flight 666 où Iron Maiden part jouer dans des coins souvent ignorés du circuit habituel n’est-elle pas une forme d’évangélisation à l’ancienne ? On voit un fan pleurer longuement parce qu’il reçoit une baguette, on voit des gens quitter un travail précaire pour pouvoir être présents, on voit des files d’attente de plusieurs jours pour pouvoir entrer ... on croirait presque à un vortex temporel qui recrée l’effervescence 50s. Mais aussi la ferveur mystique.
Moi-même déguisé en Ace Frehley (Kiss). Je devais avoir 15 ou 16 ans
 On ne peut pas généraliser en parlant du fan, vu qu’on a tous une expérience très unique du processus. Et en même temps, ces expériences ont la vertu de nous pousser à nous unir à quelque chose de plus grand, une communauté, le temps d’un concert ou plus durablement. Un genre de connivence dans le brouillard, au détour de la photocopieuse de l’open space ou d’un PMU perdu même pour le GPS. C’est un moyen aussi d’isoler ces gens un peu cools qui ont la flamme de ceux qui ne sont pas totalement résignés à la roue libre culturelle. On pourra entasser tous les disques qu’on veut pour faire du chiffre, aucun n’aura la valeur de celui dont on a été tellement fan qu’on dormait avec à 14 ans. Ce n’est pas une histoire de cool car tu en as entendu des meilleurs depuis, c’est une histoire d’investissement personnel. Même si ce disque, c’est Marillion.

lundi 14 octobre 2013

GHOST

Interview parue dans NOISE Magazine # 17

Il y a plus d’évocations du diable dans un seul album de Ghost que dans le Nécronomicon. Un Pape diabolique en frontman devant un crew de goules qui ne sont que des ombres : le concept est davantage nerd qu’une réelle émanation de satanisme cheap et premier degré. Les suédois perpétuent cette tradition scandinave qui voit les groupes afficher des références discographiques parfaites avec un package toujours bien foutu et sans fioriture. Le tout frais Infestissumam est une digression classy de la profession de foi qu’était l’excellent Opus Eponymous, sorti en 2010. Un résultat surprenant, mais définitivement exigeant.


Rencontre avec un Papa Emeritus en t-shirt et Converse, loin de ses standards de la scène où il est grimé en Pape super evil. Le gars est simple et passionnant, et il est vite évident que Ghost a été pensé plus comme un topo Ziggy Stardust que comme Gwar ou Kiss.



Il y a d’énormes changements de rythme entre les deux albums de Ghost. C’était ce que vous aviez prévu depuis le début ou c’est parce que le premier était fait de vieilles chansons et que celui-ci représente le son actuel du groupe ?
Sous un certain nombre d’aspects – en tout cas au niveau audio – il y a beaucoup de choses que nous avons réussi à faire sur Infestissumam que nous essayions déjà de réaliser sur le premier. Le tempo des chansons, les structures globales. Je dirais que c’est un problème du principalement au fait que Opus Eponymous avait été écrit sans qu’on ne le joue en live. Le second s’est fait après une longue période de tournée. On était plus aptes à voir quel genre de chansons manquait au set.
Sur Opus Eponymous, on pouvait entendre de solides racines black metal alors que sur celui-ci, les influences reconnaissables sont très différentes. Du coup, il y a une vraie ambiguité sur le point d’où Ghost est parti.
La naissance de Ghost tient à une seule chanson, « Stand by Him ». C’est parti comme une blague, vraiment. On a juste joué ensemble et le morceau a pris forme très rapidement. Les paroles aussi. « Wow, ça sonne comme un groupe de Shock Rock. Ce ne serait pas super cool d’avoir un groupe de Shock Rock ? » Et tout est venu dans la discussion : le Pape satanique, l’ambiance de films d’horreur. On s’est retrouvés avec quelques morceaux et là, on se demandait vraiment : « est-ce qu’on le fait ? Parce qu’on a tout le package et que c’est quelque chose que j’aimerais voir moi-même, en tant que public ». Je n’arrive pas à trouver un autre groupe qui fasse réellement la même chose. Ca semblait rafraichissant de monter un groupe qui écrit des morceaux contenant une part égale de pop et de métal. On a trouvé une formule qui combine ces deux choses sans donner de priorité à aucune. Je pense qu’il y a en effet des influences de black metal primitif sur le premier disque. Ca vient probablement du fait qu’au niveau des paroles, on a écrit tout l’album sans que personne ne les écoute. Loin de la scène comme je te le disais. Je ne dis pas que ces paroles ne sont pas bonnes ou qu’on ne les cautionne pas, mais si on les aborde sous l’angle « rock théâtral », il manque peut-être ce côté très clair qui élude un peu les interprétations plus profondes. Les groupes de Shock Rock ont toujours un premier degré très évident qui domine. Après la première tournée, on a constaté que les gens écoutaient très attentivement ce qu’on disait, et on ne s’y attendait pas. Pas dans ces proportions. Donc on devait davantage se concentrer sur cet aspect, créer un meilleur langage pour le groupe, être meilleur dans l’explication de ce qu’on voulait exprimer dès le premier album. On veut toujours exceller, on veut progresser, éclaircir notre idée de base.
Tu dis que les paroles de Opus Eponymous sont frustrantes pour toi aujourd’hui ?
Non non, je ne dirais pas « frustrantes ». Bien sûr, certaines choses auraient pu être meilleures, une rime par ci par là. Tu réalises ce genre de choses à force de jouer un morceau face à un public, sous le jugement abrupt du live. Mais je suis extrêmement fier de notre premier album, je ne changerais pas la moindre note. J’aimerais faire un pas, je ne veux pas dire en arrière, mais de côté, qui me donne un angle différent et qui me permet de voir ce qui manque à chacun de ces disques. Peut-être qu’Infestissumam ne contient pas assez de riffs de guitare. Peut-être qu’on devrait aller vers quelque chose de plus sombre pour le troisième album. Peut-être que la bonne formule pour le prochain est simplement une combinaison de ces deux disques.
Tu serais du genre à tomber sous le syndrome « George Lucas » et réenregistrer certaines parties du premier avant de le ressortir sous une forme 2.0, comme il a pu le faire de nombreuses fois avec Star Wars ?
Ah ah, je peux me permettre de t’assurer que nous ne ferons jamais ce genre de truc.



Tu penses qu’il y a un genre de malentendu ? Aujourd’hui, Ghost est affilié au milieu du métal à cause de son imagerie, mais le choix d’un chant clair ou d’arrangements classieux rendent les influences pop ou post-punk très présentes. 
Il y a quelques temps, on se comparait à Judas Priest. Comment classifier Sin after Sin ou Sad Wings of Destiny  ? C’est du Heavy Metal ? Bien sûr, mais il y a un tas d’autres éléments. Quelle est la bonne étiquette pour ça ? Et Sabbath Bloody Sabbath qui est très différent des autres disques de Black Sabbath ? Il y a des cordes, le groupe vire presque prog rock.
Je vois ce que tu veux dire, mais je faisais plutôt référence à la contradiction vis à vis du grand public. Combien de discussions a-t-on eu où on disait à des amis : « tu devrais écouter Ghost, c’est vraiment cool » et au premier coup d’oeil, les gars répondaient « wow, je pense que je ne vais pas aimer » parce que votre image reprend les codes du Metal obscur. Et au final, tous ceux qui ont écouté ont été très surpris de la musique. 
Ce n’est pas du Metal au sens moderne du terme, en effet. On n’est pas ce groupe parfaitement Hard Rock avec tout le topo caractéristique, la double grosse caisse qui tamponne etc. On manque de tous ces détails contemporains qui font le style, et c’est vrai, ça ne fait pas de nous un groupe de Metal à proprement parler. Mais au final, je m’en fous réellement. Je suis simplement heureux qu’on soit un des quelques groupes qui peut se permettre de faire de l’équilibre entre des styles très différents.
Vous brouillez les limites.
Oui, on peut jouer dans un festival Metal où les fans hardcore ne s’émeuvent pas de notre présence, ou dans des festivals plus mainstream comme le Pink Pop où le grand public n’est pas beaucoup plus bouleversé. Pour nous, c’est parfait car nous sommes avant tout de l’entertainment. On n’attend pas que les gens nous aiment parce qu’ils pensent qu’on sonne comme quelque chose d’autre. On veut qu’ils nous aiment parce qu’ils apprécient Ghost, pas parce qu’on leur rappelle vaguement Blue Oyster Cult, ou je ne sais pas.

Site THIS IS HORROR BUSINESS

 
Dans le milieu du Metal en particulier, il y a un bon paquet d’egos, et Ghost a fait le choix d’apparaître sans pouvoir être identifié. Est-ce que c’était le but de ce choix de l’anonymat ? Mettre les egos et les personnalités de côté pour que la musique et le groupe soient les vraies stars ?

Oui. Sur le plan créatif, Ghost est plus ou moins ce qu’on met sur la table, et c’est ce que tu racontais par rapport aux réactions de tes amis. On a senti très tôt qu’il y aurait cette contradiction. Mais aussi que ce ne serait pas aussi effrayant si les gens savaient qui on était. C’était beaucoup plus cool d’enlever nos visages de l’équation. Ce n’est pas grave au fond si les gens découvrent qui on est, si les rumeurs persistent etc. Il y a quelque chose de magique qui se produit quand tu portes un masque sur scène. Si tu vas voir le Fantôme de l’Opéra à Londres et que tu connais l’acteur qui va incarner le personnage, ce n’est pas grave : dès que le rideau s’ouvre, il est le Fantôme. Ok tu sais qui se cache derrière, mais tu adhères dès qu’il entre sur scène. Tu éludes l’acteur, tu es avec le personnage. Tout le monde sait aussi qui est Gene Simmons, il y a des millions de personnes devant son TV show Family Jewels, on sait tout de lui, mais quand il joue avec KISS et qu’il rentre sur scène en tant que Gene Simmons le monstre ... YEAH, ça marche. Bref, on n’a jamais vu ce projet comme un groupe punk-rock. On adore ça et on fait partie de ce milieu mais Ghost nécessitait une autre approche. On ne pouvait pas se permettre d’arriver habillés en toi et moi. Il fallait la grosse artillerie.
L’idée c’est que le groupe et le public jouent le jeu pendant une heure.
Jouer sur l’imagination, oui. Que ce moment permette de s’échapper un peu. Faire plus qu’un concert classique.
Tu compares l’initiative à celle de Gene Simmons. Tu te vois finir dans des comics comme KISS ?
Wow. Plus tu es populaire, plus tu as d’offres pour des choses diverses. Et il y a eu en effet des propositions pour faire ce genre de produits marketing. Pourquoi pas mais quel va être le sujet ? On est très réticents à aller dans cette direction, parce qu’il n’y a pas d’histoire derrière Ghost. Papa Emeritus est un concept, ce n’est pas un personnage de fiction. Tu ne peux pas dire « ok il est né à Trévise, il a fait ça et ça, il a tel âge ». C’est juste un stéréotype, un mix de gens aussi différents que Vincent Price, Al Pacino, Freddie Mercury et Hitler. Il est sensé être ce personnage à la Dracula ou le Fantôme de l’Opéra. Il n’y a pas d’histoire. Et est-ce qu’on veut aller dans cette direction, aujourd’hui ou demain ? Je ne sais pas, je ne vais pas te dire un « non » franc et massif mais il y a bien des raisons pour lesquelles on n’a pas exploré cette piste jusqu’à maintenant.
En parlant des comics, je voulais surtout parler de tout le côté marketing. Les comics avec KISS ont souvent été horribles en plus.
Oh oui ils l’étaient. Et ils faisaient appel à un autre public que celui qui se déplaçait traditionnellement aux concerts.



Est-ce que vous aviez un peu peur de faire de tels changements pour le deuxième album ? Opus Eponymous avait été encensé par la critique et s’était répandu très vite par le bouche à oreille parmi les metalheads. C’est courageux de ne pas vouloir répéter le même album et c’est la preuve d’une réelle exigence, mais est-ce que vous avez parlé des possibles conséquences de ce choix avant la sortie du disque ?
On a essayé d’exclure ce genre de débat de notre processus de création. Alors ça nous est arrivé d’y penser oui, dans les moments de faiblesse : à l’écoute, il nous est arrivé de nous demander « et si personne n’aimait le résultat ? ». Mais ça ne durait pas. On était dans une situation plutôt confortable, parce qu’au moment où on enregistrait l’album, toutes les chansons avaient déjà au moins un an. On les avait déjà entendues tellement de fois, on avait eu l’occasion de les jouer en petit comité aussi, et on savait que c’était différent mais que ça ne pouvait pas être véritablement « mauvais ». On aime les nouveaux morceaux et on pense vraiment que ce disque est cool. Les retours des gens à qui on l’avait joué allaient aussi dans ce sens. Alors il y avait un risque, mais on voulait être sûrs de sortir un disque qui était complètement honnête. Il est peut-être déstabilisant au premier abord, mais la plupart des albums que je préfère ne me sont pas apparus évidents au départ. Il y a de grandes chances qu’avec l’épreuve du temps, Infestissumam se révèle être une plus grande claque pour les fans que si on avait essayé de répéter trait pour trait notre premier disque. Je pense que le risque en valait la peine. Si tu écris un disque en te demandant ce que les gens attendent de toi, tu as probablement dans le faux et tu prends un autre risque : que les gens ne l’aiment pas du tout quand même, parce que tu n’as pas été sincère. On a juste voulu être exigeants et pousser l’identité Ghost plus loin dans ses retranchements, puis voir si les fans nous suivent. On est en train de travailler sur le troisième album et on garce ce même état d’esprit. On est conscients de toute façon qu’on ne sera pas forcément là très longtemps. Tout le monde pourrait se lasser de ce que nous faisons, parce que c’est très maximaliste. Donc on veut juste créer autant de qualité que possible tant que l’instant nous le permet et « pfiut ».
Tuer le groupe sur scène comme a pu le faire David Bowie ?
On tuera le groupe tant qu’il est sur la bonne pente. Après, on fera autre chose, on ne s’accrochera pas à ce seul projet. Ca demande du temps, un investissement total. Je serais aussi heureux de jouer de la guitare dans un trio punk demain. Ce serait une suite peut-être paradoxale mais qui me correspondrait totalement. Ghost n’est qu’un aspect de nos personnalités, ce n’est pas l’intégralité du tableau collectif. On envisage la fin du groupe de façon très confortable, on n’appréhende pas cela avec la peur du vide et on n’a pas envie de faire les choses à moitié non plus. Une proposition forte, délivrée avec intensité, c’est ce qui compte. On ira au bout mais on saura aussi mettre fin au concept avant que plus personne ne regarde dans notre direction.

dimanche 13 octobre 2013

Rebel without a clause


colonne parue dans ABUS DANGEREUX # 128


 

I hope I die before I get old *... Ouch, traîtres.
 * paroles de My Generation / the Who

CLONK. On a touché le fond. Ca n’a pas fait ce bruit-là, pour être historiquement correct. Ca a fait le bruit exact d’un clic de souris. Celui qui déclenche un lien sur Facebook, ou qui ouvre une news sur un site musical. Black Flag 1 porte plainte contre Black Flag 2 : le groupe le plus intègre de l’histoire reproduit finalement le vertige procédurier des groupes de stade. Greg Ginn attaque ses anciens partenaires pour utiliser le nom Black Flag pendant que lui-même relance le truc sur les routes du monde entier. Greg Ginn. Ce gars qui a poussé Black Flag à déstabiliser l’ordre établi, à bousculer son public en prenant sans cesse le contre-pied stylistique de ce que les fans attendaient, ce mec qui a écrit plusieurs chapitres d’une hypothétique Bible du Do It Yourself, ou même carrément du punk US ... ce mec trahit l’intégrité qui voudrait que Black Flag appartienne à une période restreinte où le groupe avait un propos qui tabassait juste, et pousse sa logique en attaquant au tribunal son groupe bis qui fait la même chose avec semblablement la même crédibilité.


Greg Ginn a cristallisé le gros ras le bol de voir les groupes légendaires traîner leur propre nostalgie molle sur les scènes rentables. Les Pixies, Black Sabbath, les Who, les Stooges, Blur. Attention, je coupe cette critique de ce qu’on peut penser d’un groupe à la base, je ne parle que de la démarche de se réunir et de dénaturer sa proposition pour de mauvaises raisons. Quel est l’intérêt de ces reformations ? Ça sent la naphtaline, le musée à la gloire de l’auto-complaisance. C’est quoi au juste ? Un genre d’Oedipe ? Il y un parallèle avec un remariage avec une ex, j’imagine : tu te prends à espérer que toute la magie des premières fois revienne dans le package, mais tu as juste face à toi un listing fatigué de déceptions qui sourit à travers l’affection sincère. Un dernier instantané de quelque chose qui est déjà mort.


Tout n’est pas que profit. Le bassiste Paul Simonon était par exemple très opposé à la réunion des Clash, dont il était question quelques jours avant la mort de Joe Strummer : « Mon point de vue est que si on avait du se reformer, ce ne pouvait être dans cet environnement institutionnalisé. Dans le projet qu’on nous a soumis, certaines places approchaient les 1000 $. Je pense vraiment que si les Clash avaient du se reformer, ça aurait été dans un endroit où une place ne coûtait pas ce prix-là ». Dave Davies aussi a toujours refusé une reformation des Kinks : « ça ternirait totalement l’héritage du groupe. Ce serait une vraie honte. Personne n’a envie de voir des vieillards stupides en chaises roulantes qui massacrent You Really Got Me ». Josh Homme a fait du bien à ses collègues maintenant qu’il les a interdit de tourner avec les frusques défraichies de Kyuss. Les gars se sont renommés Vista Chino et inconsciemment, on va arrêter de leur mettre un héritage sur les épaules. Une pichenette en guise de rappel au calme alors que le but n’était que de gagner un public facile. Comme les deux Black Flag. Kyuss était un projet commun de teenagers, dans le contexte sec du désert sud-californien, dans un ennui considérable et qui prenait la suite logique d’une scène existante. Sans vouloir forcer le trait intégriste, quel est le rapport avec cette reformation ? Josh Homme n’est plus là et pleins d’autres groupes copient aussi bien Kyuss (quelle blague des fois ce plan du stoner « regardez comme je suis intègre à l’idée originale je sonne exactement comme Kyuss ») que la version revival. Respectez vous les gars.



Les nouvelles scènes diluent leur proposition et c’est une faute, puisque le mainstream s’est tourné depuis des années vers l’electro et la culture du single. Le rock au sens large se retrouve cantonné à la marge. Encore. C’est cyclique. Alors les groupes qui tentent le come-back donnent l’impression de « reinjecter les vraies valeurs » mais c’est une trahison à tous les étages. Comment une offre spontanée, dûe à un contexte, à des personnalités, à une temporalité, peut-elle être intacte dans un autre contexte, à une autre époque et dans des rapports humains modifiés, ou même un line-up chamboulé ? Est-ce que Black Flag qui représente une réaction à la surenchère des 70s, a un propos viable en 2013 ?  On pourrait croire que la question ne s’adresse qu’aux vieux punks qui substituent encore et encore My War à n’importe quelle nouveauté, mais il existe un système de vases communicants avec un public qui est sans cesse poussé à regarder vers le passé. Aujourd’hui ou demain, la vraie question Facebook reste: "quel lien YouTube fera les likes les plus faciles? Cure, Fugazi ou les Smiths?". Le virus du c’était-mieux-avant.


Plus les revivals se succèdent, plus on perd la moelle de la copie originale. Partons des Beatles. Même quand les Monkees ont essayé de reproduire le topo, le goût paraissait artificiel à cause des additifs et des proportions industrielles. Dans le numéro 1 du fanzine punk Sideburns en 1977, il y avait ce dessin : «  This is a chord. This is another. This is a third. Now form a band. » Le truc avait de la résonance parce qu’il intervenait quand Emerson Lake et Palmer tentaient de faire rentrer leur 28e accord dans la même mesure. Mais l’idée a été intégrée jusqu’à ne plus avoir de sens et ça a sans doute participé à la chute totale du rock. Plus personne ne sait écrire une chanson, et quand ça arrive, le gars passe pour un génie absolu. Chaque groupe essaie de prouver qu’il peut être de plus en plus sale, de plus en plus « authentique » en désossant les lignes d’accord et la justesse du chant. Mais quand Kurt Cobain écoute les Beatles, il retient le travail sur les harmonies, pas l’art de dodeliner de Ringo Starr. La musique avant l’attitude. Avec Nirvana, il revient à la simplicité qu’il a appris des Melvins ou de Leadbelly après que le monde 80s ait enquillé de la soupe relayée à grand renfort de radio, mais c’est un trompe l’oeil : Kurt Cobain a des références bien digérées, sauf qu’il broie tout consciencieusement comme il l’a appris cette fois des Meat Puppets. Quand les suiveurs s’engouffrent dans la brèche grunge, eux ne savent jouer que trois accords et n’ont retenu que la leçon du délabrement minimaliste. Selon moi, il arrive la même chose à ces groupes qui font leur retour. Ils reproduisent le truc, sauf qu’ils oublient l’essentiel dans la recette : leur âme, qui servait de ciment à leur propos et qui en avait fait quelque chose de crucial. Après le chemin médiatique d’Iggy et sa pub pour SFR, qui considère encore les Stooges comme dangereux ? Les kids vont à ces concerts comme dans un musée, ils n’y vont pas parce que ça va changer leur vie ou parce qu’ils se reconnaissent dans le débraillement nihiliste teenager. La plupart y va pour gagner une pseudo-étiquette rock sur Instagram.

Picasso disait : « le besoin de détruire est créatif ». On admire tous ces mecs morts trop tôt car ils ne nous décevront plus jamais. Lennon restera toujours plus aimé que McCartney, alors que Paul n’a jamais rien fait pour flétrir sa légende. Il est juste vivant. On est les champions absolus du dézinguage d’idoles. La raison nous dit qu’il serait sûrement préférable de boycotter ces reformations, mais la musique est un état d’esprit insulaire. La nostalgie concurrence la curiosité. Dans le roman mélomane High Fidelity, Nick Hornby fixe les règles: « je suis très bon en ce qui concerne le passé, c’est le présent que je ne comprends pas ». Reste que quand tu auras perdu le cap et que tu seras au premier rang de la tournée 2013 d’un Black Flag, tu verras que ce postulat a deux lectures possibles. Ironique. Ce groupe t’a accompagné toute ta vie, mais même la plus cramée des vidéos vintage sur YouTube correspond plus à ton attachement qu’une tournée poivre et sel.









mardi 21 mai 2013

Alternative Ulster : trois accords contre le désaccord

Margaret Thatcher vient de se réfugier dans un enfer privatisé. Les TVs ont déballé tout ce qu’on peut lui reprocher, sauf sûrement son plus grand méfait. On a beaucoup parlé des mineurs et de la libéralisation sauvage de l’économie mais il y a un coin de la Grande-Bretagne sur lequel elle a tapé sans relâche, jour après jour : l’Irlande du Nord. Et ça a provoqué quelques bons groupes.
Colonne publiée dans Abus Dangereux # 127



En 1981, Bobby Sands et quelques leaders d’opinion catholiques croupissent en prison, mais quelque chose a changé : ils n’ont plus le statut de prisonnier politique, Thatcher ne leur reconnaît plus cette dimension et les traite comme de simples criminels. Sands et son crew vont entamer une grève de la faim jusqu’à ce que ce soit réparé. Thatcher ne répondra jamais et les laissa - lui et neuf autres - mourir sans sourciller. L’activiste Danny Morrison la décrira comme « the biggest bastard we have ever known ». Thatcher a perpétué une tradition radicale vis à vis de la situation en Irlande du Nord. Les Troubles ont duré de 1969 à 1997 en faisant 3600 morts : un Beyrouth occidental à une heure d’avion de Paris. En 1972, le Bloody Sunday voit l’armée anglaise tirer sur une manifestation pacifiste à Derry. Entre 1979 et 1990 où elle était premier ministre, Thatcher n’a mené aucune négociation autre que la répression.



Si tu enlèves le glam à New York, la fantaisie à Londres et le sourire à Manchester, tu as Belfast. Oh, il y a d’autres musiques nées d’un contexte difficile : les Stooges ont imaginé l’agression crue du punk à Detroit, Judas Priest et Black Sabbath ont généré la lourdeur tellurique du heavy metal à l’ombre des usines de Birmingham ... Ce qui aurait pu être rédhibitoire pour toute expression parasite se révèle être un tremplin abrupt pour exorciser sa rage.
On ne tire pas sur le pianiste, uh. Aucun risque ? Pas en Irlande du Nord, un coin bien plus dur que le far west mais où les comptes se règlent aussi sur la chaussée. En 1975, avant la vague punk, le Miami Showband, un groupe de Dublin composé à la fois de catholiques et de protestants est massacré sur la route après un concert. Le groupe n’était en rien engagé politiquement et leurs shows étaient décrits comme du pur divertissement pour buveurs de bières. Le décalage entre la violence des tueurs et la jeunesse et la naïveté des musiciens en a fait un des actes les plus choquants de cette période. Dès que l’histoire a été en une des journaux le lendemain matin, c’est facile d’imaginer que ¾ des groupes d’Irlande du Nord ont splitté et revendu leurs instruments.


C’est dans ce climat que – nageant à courant contraire – naît la scène punk nord-irlandaise. En France, c’est ce fameux concert d’août 1977 des Clash à Mont-de-Marsan qui a allumé la flamme punk. C’est curieux de constater qu’il s’est passé la même chose là-bas, comme un dénominateur commun dans des sociétés très différentes. Sauf qu’en France, le concert a eu lieu. Le show des Clash au Ulster Hall en octobre a été annulé par la police avant même qu’il ne démarre. Rage ouvrière, détermination primaire. Tous les futurs piliers de la scène étaient là et l’impact culturel a été distribué à coups de matraques. L’union s’est bâtie sur ce concert qui n’existe officiellement pas, relançant le vieux credo ouvrier « us and them ». Ce contexte d’émeutes, rien qui ne ressemble plus à un premier rang de concert punk. L’intensité du quotidien laisse peu de place au côté soft ou à la procrastination : ce jour pourrait bien être le dernier, les kids.


 
Dans des villes emmurées en quartiers hermétiques comme Belfast et Derry, aucune sortie n’est anodine. Les zones catholiques et protestantes sont enchevêtrées au lieu d’être clairement partagées. C’est une source de conflits quotidiens. En 1977-1979, les concerts punks étaient les seuls endroits où les deux confessions se mélangeaient sans aborder le problème sectaire, ou sans même qu’il se pose. Protex, Rudi, les Outcasts, les Stiff Little Fingers ou les Undertones tuent la fatalité à coup de distorsion, et vont bientôt déborder sur la scène punk de l’autre côté du Royaume Uni. La rage qui déborde de ces groupes se reconnaît dans ces Clash qu’ils n’ont pas vu, mais oblige les autres groupes anglais à s’aligner. Impossible d’ignorer ces gars, le grand John Peel les passe en boucle sur BBC Radio 1.



Les Undertones jouent leur « it’s going to happen » à Top of the Pops comme leur classement dans les charts les y autorise, avec un brassard noir en hommage au décès tout frais de Bobby Sands. C’est sur la BBC à une heure de grande écoute. « Everything goes when you're dead / Everything empties from what was in your head / No point in waiting today / Stupid revenge is what's making you stay / It’s going to happen - happen - till your change your mind». Les Stiff Little Fingers chantent leur désaccord en plein feu, sous les yeux de l’armée britannique : how punk is that ? Ca demande d’autres couches de tripes d’ouvrir un magasin de disques ou de faire un concert quand la menace est constante, coincé entre les attentats et l’armée britannique plutôt zélée. Alors ne parlons même pas de l’ouvrir sur LE sujet tabou pour son entourage, pour sa confession, pour ses ennemis, pour les autorités. « They take away our freedom in the name of liberty / Why don't they all just clear off / Why won't they let us be » chantent-ils dans Suspect Device. Quand un single sort à Belfast, les 45 révolutions par minute du disque prennent leur sens le plus littéral.



A une époque où le gouvernement a essayé d’écraser une crise politique et humaine, la musique a fait en sorte que les spots soient pointés vers les flammes. Ca ne s’est pas fait dans le coton. « They won’t break me because the desire for freedom is in my heart » disait Bobby Sands. Peut-être l’Irlande du Nord a-t-elle offert la forme la plus pure d’intégrité punk de l’histoire du mouvement, dans un autre climat que l’a fait le label SST et à l’opposé de la pose pseudo-skater qui a revendiqué le terme plus tard. 

dimanche 10 février 2013

THE BRONX : they will kill us without mercy


Le chanteur Matt Caughtran ne triche pas. Alors que the Bronx retournait la Mainstage du dernier Hellfest en plein après-midi, le gars a sauté dans le public chauffé à blanc et a calmé tout le monde parce qu’il était bien plus cinglé que quiconque. Un gars de la sécurité l’a suivi et lui a demandé deux fois de revenir, mais il a gagné et le mec sain d’esprit a fait demi-tour en laissant le chanteur au milieu. Un nom de groupe pas usurpé donc. Il y a même des points de ressemblance dans l’intégrité avec Black Flag qu’ils interprétaient dans le biopic sur les Germs.
Aussi posé, réfléchi et sûr de son propos dans cette interview backstage que dur au mal sur scène, Matt Caughtran nous parle du nouvel album, de la rédemption mariachi et des étiquettes musicales.

> Interview publiée dans ABUS DANGEREUX # 126

> Photos par Nicolas Fontas 


Bronx 4, le nouvel album, sort ces jours ci. Ca sonne comment ? (NdR : ok ça sonne bizarre comme question, mais la news n’était pas sortie dans la presse avant qu’on ne me l’apprenne juste avant l’interview)
Ca sonne vraiment comme un disque de the Bronx. C’est le plus abouti de nos disques, dans le bon sens du terme. On a réussi à garder l’attitude et la ligne punk des vieux albums. Il y a la même agressivité, le même côté sombre. Il vient après deux disques d’El Bronx Mariachi (NdR : les mêmes membres jouent dans un projet mariachi totalement indépendant de leur projet principal au niveau créatif) et cette session studio était la première fois depuis longtemps où nous étions tous au même endroit, à pouvoir nous concentrer seulement sur la musique. Je pense que ça sonne comme si on tirait tous dans le même sens, très concentrés sur ce qu’on voulait faire. Ca me semble être le plus grand contraste avec l’album précédent.
Bronx 3 a déjà cinq ans et on s’attend de toute façon à ce que ce soit foncièrement différent.
Il n’a rien à voir non. Pour moi ça sonne uniquement comme notre prochain album. On a bossé dur. Peu importe qu’il marche ou pas, on est fiers de ce qu’on a fait. On en avait marre de faire des concessions, de faire un millier de prises ou une tonne d’arrangements juste parce qu’on « devait » le faire. Sur celui-là, on s’est surtout concentrés sur le fait d’écrire de bonnes chansons, les jouer de la façon la plus authentique possible. 


L’an dernier, pas mal de gens présents étaient d’accord pour dire que vous aviez été un des meilleurs concerts du Hellfest. Sur le moment même, le terme qui m’était venu naturellement à l’esprit pour décrire le truc, c’était « punk ». Et finalement ça fait longtemps que personne n’a plus trouvé que quelque chose était authentiquement « punk », dans le sens premier. Tu es un peu déçu que ce mot soit dévoyé et repris par le mainstream ? Il a été coupé de ses racines et c’est ironiquement devenu un terme marketing.
Non à vrai dire, je m’en tamponne. Je ne me suis jamais posé ce genre de question. Bien sûr, je me considère comme « punk » si je devais coller un terme sur l’esprit qui m’habite, mais je n’ai jamais été très fan des étiquettes. Tu ne peux pas toujours définir une émotion par un terme précis. Les problèmes apparaissent dès que tu prononces le truc. L’underground est en constant mouvement. Les gens qui aiment la musique indépendante, et le punk, doivent continuer à aller dénicher les groupes qui font quelque chose d’original, qui sont investis. C’est l’esprit. Il y a des wagons de groupes à la TV qui se disent punk parce qu’ils jouent de la guitare et sautent en l’air. C’est la minuscule partie apparente de l’iceberg. Tu apprécies la musique et l’art, alors c’est ton job de creuser et de découvrir le truc qui va te convenir parfaitement. Tu ne peux pas te plaindre de l’importance du mainstream si tu ne vois pas qu’il y a tant de choses qui ne le sont pas.



Vous avez ce projet El Bronx Mariachi qui n’est pas toujours bien compris par votre fanbase hardcore. Ca vous rend schizophrènes d’aller de l’un à l’autre ?
Ah ah, parfois un peu. L’idée recoupe ce dont on parlait tout à l’heure. Peu importe à quel point une idée semble dépasser les limites, il y a toujours une fin, un plafond. Le punk peut donner cette impression parfois. Quand on a commencé ce groupe au lycée, on ne pensait pas à ce genre de choses. Mais à l’époque où on a créé El Mariachi Bronx, the Bronx était rôdé et la vraie question était : « Où on va après ? Qu’est ce qu’on va pouvoir faire pour garder l’excitation intacte ? » On était dans un bordel gigantesque. Nous n’avions plus de manager, nous n’avions pas d’argent, pas de label. Que  faire ? Alors on est rentrés dans cette retenue qui commence à détruire ce que tu aimes le plus, créer de la musique. C’est un scénario extrêmement frustrant. On glandait pas mal et on a fait quelques démos mariachi pour passer le temps. Et après un temps, ça ressemblait de plus en plus à une issue de secours qui nous permettait de nous évader de cette situation irrespirable. On s’est dit qu’on allait donner du temps à ce projet car c’était vraiment excitant. Donc pourquoi mettre tout ça dans un placard ? Tu es sensé rechercher ce type d’inspiration. Il y a un deuxième effet à ça : cette digression a laissé The Bronx se reposer et quand on est revenus, c’était comme si le groupe venait de naître. On était excités de pouvoir brancher les guitares, jouer fort et dur. Je crois donc que les deux projets sont comme des vases communicants, ils instillent chacun de la vie à l’autre et lui redonne de l’énergie. Ca nous permet de garder de la fraîcheur. Avoir deux groupes, ça nous permet en fait de les garder tous les deux vivants. Il y a eu ce moment où c’était soit devenir schizophrène comme tu disais, soit tout arrêter.
C’est aussi un moyen de dire quelque chose de différent ? Car vous tournez avec d’autres groupes, devant un autre public et dans un autre milieu.
Oui. On n’est d’aucune façon un gros groupe. On dédie simplement notre temps à ce qu’on fait. Une fois que tu as passé ce cap, tu veux laisser la plus grande empreinte possible. Tu veux sortir le plus de disques qu’il te sera possible de sortir. L’idée c’est que si ta vie doit être dans la musique, alors vas-y à fond. On va la jouer mariachi, voir des lieux différents, un public différent, jouer avec des groupes différents, regarder comment ce chanteur s’y prend de son côté... On n’est pas coincés dans un genre. Peu importe ce qui sortait de ce truc, on était juste excités de créer quelque chose.



  C’était cool d’être Black Flag dans le film What We Do Is Secret ?
Ah ah oui c’était incroyable. C’était marrant aussi, surtout pour moi, parce que je ne ressemble absolument pas à Henry Rollins. Greg, Dez ... ok peu importe, ils sont dans le fond, mais Rollins ah ah. Le film est ok et ça a surtout été le début de notre amitié avec Pat Smear (NdR : Germs, Nirvana, Foo Fighters). Après ça, the Bronx a ouvert pour les Foo Fighters et on a toujours une relation solide aujourd’hui avec lui. C’est un super mec.
 
 


Ce n’est pas étrange pour un groupe radical comme vous de tourner avec les Foo Fighters ou aujourd’hui les Hives ? Vous êtes plus implantés dans l’underground.
Oui, on doit arrondir les angles, c’est sûr. On a arpenté les petits clubs underground et on va continuer à le faire car on adore ça. Mais personne ne veut se limiter, tu veux aussi vivre l’expérience au dessus. On te propose de tourner dans les stades ? Je suis d’accord pour essayer tant que l’intégrité artistique de mon groupe n’est pas remise en cause. Les Foo Fighters ont été vraiment sympas avec nous et surtout, ils nous ont montré un respect incroyable. Une vraie expérience commune, loin des trips de première partie habituels. On a aussi refusé des offres de tournées énormes juste parce que ça ne nous correspondait pas. Toutes nos décisions viennent des tripes. Tu as envie de le faire ? Ca ne remet pas en cause ce en quoi tu crois ? Alors monte dans ce bus et fais le à fond.

vendredi 14 décembre 2012

A night with the Hives


Fraîchement arrivé dans les bacs, Lex Hives est le cinquième album des suédois. Retour à la ligne droite après une incursion ratée dans la hype sur The Black and White Album en 2007. Sur scène, des tubes, du punch et toujours autant d’idées: les roadies sont par exemple déguisés en ninjas et arpentent la scène furtivement, en prenant le temps de taper sur une cowbell entre deux interventions sur un câble. Sûrement la plus grande idée 2012. Pelle prend le public en otage, bricole avec les limites de son vocabulaire français et s’est assuré que personne ne reparte en crachant un « c’était mieux avant ».
Interview avec un guitariste élevé dans la tradition Groucho Marx – Nicholaus Arson – et un batteur taillé dans le flanc viking de la Suède, Chris Dangerous.

Crédit photo @ Nicolas Fontas
 
Cinq ans depuis le dernier album, c’est plutôt long par rapport à votre rythme habituel. Il y a même eu une période où les fans ne savaient pas si vous étiez encore ensemble. Qu’est ce qui s’est passé ?
Chris Dangerous : On a tourné pour ‘the Black and White album’ pendant trois ans. On a eu quelques problèmes personnels. Ca nous a obligé à y aller cool pendant un moment. Et on a pris aussi beaucoup de temps pour travailler sur ‘Lex Hives’. Cinq ans, ça fait beaucoup c’est sûr mais – bah – je ne pense pas que quelqu’un ait pu sérieusement pensé qu’on avait splitté. On a l’image d’un de ces groupes qui continue tête baissée sans trop faire attention à tout ce qui se passe autour.


 
C’est quoi le truc avec Lex Hives (NdR : Lex = loi en latin) ? C’est un ensemble de lois que vous avez écrit sur un mur du studio, comme dans le livre Animal Farm de George Orwell ?
Nicholaus Arson : C’est lié à la façon dont on a créé l’album. On s’est conformés à nos lois élémentaires parce qu’on voulait faire le disque le plus Hives possible. Quand on était plus jeunes et qu’on a commencé le groupe, on avait l’habitude de s’interdire certains trucs pour être sûrs de ne pas être des nases. Tout ce qui nous paraissait rédhibitoire dans les chansons des autres. Tout ce qui éloignait ces groupes du cool à nos yeux. C’est le même genre de lois qu’à l’époque, mais je peux te dire que ce sont des lois très changeantes, ah ah. Certains articles ont perdu de leur cool le temps qu’on s’y mette concrètement, il a fallu se faire une raison.
Tu peux donner un exemple de loi, c’est assez obscur vu de loin.
NA : Tu n’es pas autorisé à jouer un beat funky.
Très bonne idée. Lex Hives suit le Black and white album que vous aviez fait avec notamment Pharrell Williams et quelques autres producteurs hype. C’était plus dans l’espoir de capter l’air du temps, plus synthétique que vos autres disques. Je vois vraiment un parallèle avec les paroles de la chanson  Take back your toys qui figure sur le dernier album : « Take back the toys that you gave to me / I never knew what to do with them anyway / (...) I’ll stick to pebbles and boulders and blocks ». (« reprends les jouets que tu m’avais donné, je n’ai jamais su quoi en faire de toute façon, je retourne à mes jouets rudimentaires»)
NA : Ah ah ah. Je suppose que tu peux le voir comme ça oui, mais ce n’était pas le cas. Quand on a fait the Black and White Album, on l’a vraiment pensé en deux parties. Une moitié complètement Hives et l’autre où on essayait de s’en éloigner autant que possible. Selon moi, c’était une démarche nécessaire à l’époque. Il y a un moment où dès que tu commences à jouer quelque chose, ça sonne beaucoup trop comme toi-même. On s’est retrouvés dans une position un peu schizophrène qui consistait à vouloir en priorité martyriser notre propre son. On a eu bien sûr envie de faire des chansons très directes comme Tick Tick Boom mais on tenait vraiment à repenser ce qui était devenu des réflexes. Pharrell Williams ou Timbaland nous ont aidé à aller dans ce sens car ils ne viennent pas de la même culture. On avait besoin d’aller voir plus loin pour revenir à notre son et l’apprécier à nouveau.

Crédit photo @ Wunderstudio
 
Qu’est ce qui vous prend le plus de temps : écrire de nouvelles chansons ou griffonner de nouvelles idées pour les shows ou les uniformes ? Je veux dire : vous êtes réellement des control freaks ?
NA et CD : yeah.
NA : Mais contrairement à ce qu’on peut penser, ces idées nous prennent peu de temps. L’idée des costumes et hauts de forme prend dix secondes pour exister. Bien sûr après, il faut que quelqu’un le fasse, que tu en discutes et accessoirement, que tu alignes des dizaines de milliers d’euros pour qu’ils existent pour de bon, ah ah. Les chansons par contre nous prennent énormément de temps. Ce serait sur ce point qu’on serait les plus control freaks. Ca nous prend des siècles. Pour Veni Vidi Vicious, je me rappelle qu’on a travaillé sur une seule chanson pendant un an et demi. Quand on est entré en studio, on avait seulement quatre chansons et on s’est dit ’wow’. Ne t’étonne pas qu’on ait jamais dépassé les douze chansons par album dans ces conditions, ah ah. Les deux derniers albums sont les seuls pour lesquels on a enregistré plus de chansons qu’on en a mis sur le disque. Sinon on sélectionne en aval, on n’enregistre que ce dont on est absolument sûrs.
Est-ce que ce genre de concept global est plus difficile à véhiculer aujourd’hui avec l’ère de la musique digitale et du coup, la disparition du pack pochette/livret ?
CD : On pense encore des disques selon le schéma traditionnel. On met pas mal d’énergie dans le livret et la pochette d’ailleurs. C’est mieux sur vinyl c’est vrai, mais quand tu achètes de la musique digitale, tu as en général aussi les fichiers des visuels. Ca s’améliore un peu à ce niveau-là. On pense surtout au concret, c’est certain.
NA : Le mp3 a rédéfini la façon d’écouter la musique. Tu écoutes les albums différemment. Tu gardes souvent une seule chanson sur ton lecteur, peut-être deux. On a rien contre ça, j’ai toujours aimé les 45 tours et c’est probablement la même logique. On pense nos disques en tant qu’albums, que recueils homogènes de chansons, mais ils peuvent aussi être vus comme un assemblage de plusieurs 45 tours. Les Rolling Stones sortaient des 45 tours dans les années 60, et quand ils avaient sorti assez de chansons, ils collaient tous ces singles sur un album. Les mêmes chansons. Une compilation en quelque sorte. J’aime penser qu’on réfléchit des deux façons à la fois. 

Crédit photo @ Nicolas Fontas

 
Vous vous sentez plus en sécurité avec des ninjas sur scène ?
NA : En fait, parfois, c’est plutôt flippant. Hier soir, j’étais dans un coin sombre et je me suis retrouvé face à deux yeux qui me fixaient.
CD : Un de ces mecs est avec nous depuis 12 ans. Ca me suffit pour me sentir en sécurité.
J’espère que vous n’êtes pas en train de me dire que ce ne sont pas de vrais ninjas.
NA : Non, mais ils pourraient t’apprendre deux ou trois trucs, ils y prennent goût.
 Vous en doutez depuis l’intro mais sur cette vidéo, on voit clairement un ninja taper sur une cowbell.
Vous avez toujours réussi à rester marrants sans tomber dans le burlesque ou devenir un comedy band. C’est difficile sur la durée ?
CD : Quand tu écoutes les chansons, tu sens que c’est plus que ça. On ne cherche pas à être drôles en priorité. Ca vient plus tard, parce quand on répète ou qu’on enregistre, c’est si dramatiquement sérieux. Je pense que c’est notre patte perso, de savoir allier les deux naturellement à la fin du processus.
NA : Ce qui tient le truc, c’est la qualité des chansons. Si les gens nous trouvent convaincants et qu’on les fait rire, tant mieux, mais si les chansons étaient ridicules, le reste ne tiendrait pas : on nous prendrait pour des guignols et ça semblerait un peu pathétique.
D’habitude, quand il y a deux frères dans un groupe (NdR : Nicholaus Arson est le frère du chanteur Pelle Almqvist), ils tentent de s’entretuer à un moment donné. Jesus and Mary Chain, les Kinks, Oasis ... Vous gérez plutôt bien le problème depuis le début.
NA : On se battait davantage quand on était jeunes. Depuis qu’on est dans les Hives, on a du arrêter ce genre de conflits car il y a d’autres personnes en jeu, c’est contre-productif. La recette est souvent la même en effet : les gars s’opposent, le groupe se sépare. Donc on s’arrange : quand Pelle va dans un sens, je pars en général à l’opposé et tout est ok.

Crédit photo @ Nicolas Fontas
 
Quelle est la meilleure chanson qu’auraient pu écrire les Hives mais qui a été écrite par un autre groupe ?
CD : On a sorti un EP avec des reprises totalement dans cet esprit-là, ‘Tarred and Feathered (NdR : 2010). Il y a des chansons de Joy Rider and Avis Davis, des Zero Boys et de Flash and the Pans.
NA : Sinon, ce serait probablement une chanson des Misfits. J’aurais adoré écrire une chanson comme ‘Skulls’. Ah non, ‘Bullet’, voilà. J’aurais adoré écrire ‘Bullet’.
CD : Pour moi, ce serait sans aucun doute ‘Moon over Marin’ des Dead Kennedys.



 
Vous êtes arrivés sur le devant de la scène pendant le revival rock du début des années 2000. Maintenant il n’y a plus tant de rock que ça. L’electro est le truc principal. Vous vous sentez parfois isolés ?
NA : Pas vraiment. Quand on a formé le groupe au milieu des 90s, tous les groupes qu’on aimait étaient underground et existaient à une échelle modeste. On a longtemps pensé qu’on vivrait la même chose. On s’en sort bien mais s’il fallait revenir à un format plus rugueux, on le ferait sans problème. Je ne sais pas à quel niveau fixer la consécration. Est-ce que c’est juste de dire que le meilleur groupe punk est celui qui a eu du succès et fait le break vers le mainstream ? C’est mieux de pouvoir trouver tes disques partout, ça permet de toucher plus de gens, mais est-ce que tu gardes ton âme underground à ce moment-là ? C’est une question très complexe. Le plus important c’est de sentir qu’on n’a pas changé, finalement.