jeudi 26 juin 2014

Dumb rock über alles

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Si on essaie d’imaginer que la musique des groupes correspond à des formes géométriques, Rush et King Crimson sont très certainement des polytétraèdres en 3D. Nous, on va plutôt s’intéresser aux groupes qui voient leur discographie comme une simple ligne droite. 
 Colonne publiée dans Abus Dangereux # 131 



Il y a eu ce truc scandaleux dans le football anglais. Le « Route One Football ». On l’a souvent assimilé à tort au kick-and-rush, qui était bien plus compliqué en réalité. C’est dire. Il a été popularisé par l’équipe la plus rock’n’roll de l’Histoire du sport : le Wimbledon FC, plus connu sous le surnom de « Crazy Gang ». Et ce n’est pas usurpé : tous ces mecs auraient fini en prison s’ils n’avaient pas été footballeurs. Un assistant était d’ailleurs payé uniquement pour aller chercher les joueurs dans les pubs de Londres avant les matchs et s’assurer qu’onze gars soient là au coup d’envoi. Quatre montées en quatre ans, en balançant le ballon directement du goal sur leur tour de contrôle devant. Les neuf autres joueurs taclent, détruisent, courent comme des ânes, ne voient jamais le ballon et s’assurent que le bordel revienne à un de ces deux gars pour recommencer le processus. Bref, des promotions successives, une coupe d’Angleterre mais un style ultra-critiqué. Il rendait fou l’entraîneur légendaire Brian Clough : « si Dieu avait voulu que le football se joue dans les airs, il aurait placé de la pelouse là-haut ». Un truc si nihiliste, punk ou qui s’est attiré le sobriquet mainstream de « rock’n’roll » ne pourrait donc pas marcher ailleurs ? Oh yeah. 

En musique, le « Route One » existe aussi. Une passion identique pour la ligne droite. Et les gens ont le même mépris quand ils en parlent. Les Ramones, AC/DC, Fu Manchu, Motörhead ... les Wimbledon FC du rock. Toute leur carrière, ces groupes ont joué la même chanson, sorti le même album, joué le même concert. Un seul plan, le plan A. S’il échoue, on se regarde sans un mot et on le refait à l’identique, au cas où ça passe par miracle au deuxième coup. Ce qui est peu probable, vu qu’une même cause amène en général une même conséquence. C’est ce qui fait que le grand public regarde ces mecs comme des décérébrés sans trop d’imagination, et que leurs fans les voient comme des monstres d’intégrité underground. C’est ce qui fait aussi que les Ramones n’ont jamais rencontré le succès à grande échelle après 2263 concerts. Chacun de ces groupes est parti d’une logique due à son époque et ne l’a jamais faite évoluer selon le contexte changeant. Où commence l’intégrité die-hard ? Où finit le rétrograde ? Est-ce que ça crée une fanbase avec les mêmes qualités ou est-ce que ça en fait des intégristes qui n’aiment rien de ce qui quitte le confort intellectuel de ligne droite ? Ce n’est pas ce qu’est la « Route One » qui est finalement important. Ces groupes ont leur truc et n’en bougent pas ? Ok, deal. La vraie question est : qu’est-ce qu’ils ne sont pas ? Ils ne sont pas ces groupes qui changent de style à chaque album pour laisser penser qu’ils sont malins et éclectiques, mais qui le font juste par enjeu commercial. Ils ne sont pas ces groupes qui font un flop pompeux en croyant que c’est le moment de sortir un concept-album-opera-prog-rock et ce ne sont pas non plus ces mêmes groupes qui reviennent après en disant qu’ils sont de retour avec un album « sincère, un retour à la base, vraiment, pour les fans ». Ils ne sont pas ces groupes qui bouleversent leurs effectifs en se battant contre les egos. Ils ne sont pas ces gars qui font un truc parce qu’ils peuvent le faire, dans le style de Yngwie Malmsteen qui joue 1000 notes à la seconde comme s’il bossait crash test dummy pour manches de guitares. Ils sont juste ton band-next-door, un groupe ouvrier qui ne croit pas avoir inventé le vaccin contre l’encéphalite.
 

Alors tout est critiquable. Certains préféreront les grosses productions et les rendus techniques. Pas forcément au point de vue philosophique, mais c’est ce qui les fera vibrer (s’il existe des fans de Dream Theater abonnés à Abus Dangereux, vous devez être très malheureux les mecs). Mais le propos de ces groupes de dumb rock ne l’est pas plus. Est-ce que Chaplin est plus stupide que James Cameron juste parce qu’il bénéficiait de moins de moyens techniques ? Mm.  

Au final, c’est probablement la forme la plus aboutie de subversion. Si on reporte ça à la vraie vie pourtant, le fait de sortir toujours le même album correspond à un pavillon de banlieue, un CDI, un crédit pour la voiture et trois enfants aux noms standards. La routine, le prévisible, donc l’ennui. Ok. Et pourtant, de la façon la plus biaisée qui soit, le message est le même, mais en cool : « toi aussi tu peux le faire, kid. Pas besoin de chier du génie. » Ces groupes ont en commun le fait de ne jamais avoir oublié la version d’eux-mêmes teenager qui jouait dans le garage parental. Un genre de mélange de simplicité, spontanéité et de foi inamovible. C’est en ça que c’est ironique la subversion, car il faut souvent attendre la fin pour la voir. Quand les Ramones passent vingt ans à jouer la même chanson, c’est en fait de l’intégrité et de la persévérance. Ils croient en leur recette originale, pas de compromis ou d’adaptation en vue du succès. On les méprise souvent en notant les 3 accords et le côté un peu stupide du package, mais c’est un sacré travail de placer des influences des girls bands 50s, l’identité NY et la culture pop en moins de deux minutes. Fu Manchu fait encore ses démos sur un vieil enregistreur 4-pistes. Le batteur Scott Reeder expliquait en 2010 : « si ça ne sonne pas bien sous cette forme, ça ne va pas sonner parce que tu vas mettre plus de … Ce que je veux dire, c’est qu’on fait peu d’arrangements après coup, on ajoute peu de cuivres et d’artifices. Si ça fonctionne en lo-fi, ça veut dire que ce sera bien meilleur en hi-fi. Si ça sonne moins bien, c’est que tu as probablement un gros problème ». Motörhead a écrit Ace of Spades en dix minutes, paroles comprises. Nirvana a tué les années 80 maximalistes sous trois accords cramés à la fuzz et une voix éraillée qui s’est tenue très loin des cours de chant. Antoine de Saint-Exupéry résume bien ce réflexe de l’épure : « dans quelque domaine que ce soit, la perfection est enfin atteinte non pas lorsqu'il n'y a plus rien à ajouter mais lorsqu'il n'y a plus rien à enlever ». Ca fonctionne autant en football qu’en musique.


jeudi 24 avril 2014

BLACK REBEL MOTORCYCLE CLUB


Les motards de l’Apocalypse
Black Rebel Motorcycle Club sort un album tous les deux ou trois ans. Tu aurais probablement du mal à dire le nom du dernier, ou alors à dire si tu as aimé celui d’avant. La plupart des gens n’ont écouté que les deux premiers, de toute façon. Mais une chose est indiscutable : ce groupe a une intégrité solide, un pragmatisme old-school et pas mal de choses à dire. Rencontre avec le guitariste Peter Hayes.
interview publiée dans ABUS DANGEREUX  # 130

Vous avez toujours cette attitude rugueuse et minimaliste. Vous vous tenez loin du glamour et de la hype. C’est un moyen de choisir votre public soir après soir ?
Il n’y a pas de plan de ce genre. Mais il y a eu trop d’abus dans la hype et la gloire, je crois que c’est de là d’où vient la perte du respect de son propre art. Vivre dans l’excès, s’acheter une veste à 2000 $... ça n’a pas grand chose à voir avec le discours d’origine d’un groupe de musique.
Quand les critiques parlent de vos influences, je suis toujours surpris qu’on ne parle que de musique et qu’on laisse de côté tout votre environnement ciné et littéraire. Votre nom, vous êtes apparus dans le film « Nine Songs », votre dernier album reprend pour titre une citation de Shakespeare ...
On emprunte beaucoup aux supports qui nous intéressent, c’est vrai. C’est plus une volonté de montrer notre reconnaissance qu’un manque d’idées. C’est toujours dans un souci d’appartenance. On tient compte de ceux qui nous ont influencé, et on apporte notre propre personnalité. On n’affirme pas faire quelque chose de nouveau.


 
Comme un condensé de vos références et une piste pour la prochaine génération.
C’est dangereux d’être le résultat de tes références. Nos albums ont toujours été plutôt différents, il n’y a pas cette envie de rester bloqués sur un constat d’influences. C’est un concept particulier, l’inspiration. Tu n’es pas autoguidé par tes références. C’est plus une connexion avec les mots d’autres gens, ou une peinture, une façon de penser dans un contexte différent. Le sentiment que tu n’es pas tout seul, alors même que tu crées tout seul. On est une combinaison de nos influences, on ne peut rien faire contre ça, mais je pense que ça devient un problème quand on ne se sert plus de cet acquis pour avancer et développer sa propre proposition. Stagner, c’est l’ennui total.
Vous êtes un groupe plutôt old-school, avec un rythme des sorties de disques plutôt lent et la volonté d’aller toujours vers une dynamique d’album, sans ne jamais céder à la culture actuelle du single. Est-ce que BRMC est vraiment adapté à 2014 ?
Ah ah. Non. Mais je m’en fous un peu, pour être parfaitement honnête. On a envie de se tenir loin de l’agitation actuelle, du buzz perpétuel. Il y a beaucoup trop d’informations et ça devient déstabilisant. Tout ça manque du recul nécessaire. Et ça donne du poids à un sentiment global d’égoïsme, d’individualisme. C’est facile de taper sur les réseaux sociaux, mais c’est le mec qui a inventé le miroir qui a foutu le bordel. Un élément vraiment parasite dans le développement de l’Humanité, ah ah. Charles Allen Gilbert avait peint ce tableau : All Is Vanity. C’est une femme qui est assise devant son miroir, et la silhouette globale de l’ensemble a une forme de tête de mort. C’est un résumé valable. 

Est-ce que vous vous inscrivez dans un message aux nouveaux groupes ? Genre « allez-y à la cool, revenons tous ensemble vers une industrie qui nous ressemble ».
C’est sûrement plus dur aujourd’hui qu’il y a dix ans. La musique est majoritairement gratuite, il y a une culture du single qui avantage les produits marketés. Mais c’est une bonne chose au fond, car les groupes qui se lancent doivent vraiment avoir envie de faire de la musique ? L’époque exige de la persévérance et des idées claires. On n’est plus dans une époque où tu te pointes, tu encaisses un montant extravagant pour un tube et tu te vautres dans ta piscine pour le restant de tes jours. On n’a pas de message réel, à part peut-être : « fais le à ta façon et applique toi », mais ça ne concerne pas forcément que les musiciens. Ca marche aussi pour les mécaniciens ou les cuistots. On s’inscrit dans une plus grande tradition éthique que vraiment dans un genre de corporation de rock stars. C’est juste une question d’amour propre, vraiment. 
Vous êtes maintenant sur votre propre label, tout le monde semble dire que c’est le début du bonheur pour un groupe. Il y a cette image persistante de groupes ballottés par les majors et qui grognent dans l’ombre, loin des décisions et des choix artistiques.
Tu sembles perdre toute ta crédibilité et ton intégrité quand tu signes sur une major, alors on est d’abord allés sur un label indépendant. Mais c’est une blague parce qu’il finit par être racheté par une major, qui lui laisse son nom pour garder la crédibilité. Mais c’est un décor factice, c’est un ramassis de mensonges structurels un peu absurdes. Les labels te signent et dès le premier jour menacent de se débarrasser de toi. « Ok allez-y, peu importe ». Si c’est pour se retrouver sur un autre label indépendant géré par une major, quelle est la différence ? On ne fait pas très attention à cette distinction indie-major, ni si c’est tel label plutôt que tel autre, parce qu’au bout du compte ce n’est pas le label qui représente le Mal absolu, c’est le musicien. C’est lui qui cause son manque d’éthique, c’est lui qui ne sait plus où il va, qui perd le contrôle ou son ambition d’origine. Tu ne peux pas blâmer un label pour ça.



Quand j’ai écouté le dernier album, Specter at the Feast, j’ai pensé à Tonight’s the Night de Neil Young. Je ne savais pas alors que le père de Robert était mort (NdR : backstage, pendant que le groupe était sur la scène du Pukkelpop) et que ça avait conditionné l’enregistrement. (NdR : Tonight’s the Night avait aussi été marqué par le deuil, et les sessions s’étaient faites dans des conditions psychologiques assez extrêmes). L’album a la même gravité, la même émotion tout en équilibre, la même catharsis en fait.
Il peut y avoir un poids sur ce disque, mais la vie est parfois très sérieuse. On n’a jamais été un groupe festif non plus, après tout. J’y vois pas mal d’espoir, de mon côté.
La différence est qu’habituellement, vous étiez des musiciens qui jouaient de la musique sombre, et que ce coup-ci, vous étiez probablement des gens sombres qui jouaient de la musique sombre.
Dit comme ça, tu as probablement raison alors. C’est vrai. Il y a une connexion entre son coeur et sa musique. Et c’est quelque chose de dangereux aussi, parce quand tu connais l’histoire des musiciens qui ont fait de grands albums à vif, tu hausses les sourcils et le premier truc qui te passe par la tête, c’est « oh bordel». Tu as raison, c’est certainement l’album qui a la touche la plus authentique et biographique dans la façon de jouer.
Il y a un truc intéressant avec BRMC. Leah Shapiro n’est pas « cette fille dans le groupe », c’est juste « le batteur ». Personne ne semble noter si c’est une fille ou un gars. Tu y vois le signe que les choses changent dans le rock, alors que c’était traditionnellement un milieu assez sexiste ?
On n’était pas dans cette démarche précise. Quand Nick Jago est parti, on se demandait juste si on devait garder le même nom. Le seul moyen était de trouver quelqu’un qui collait parfaitement à la formule, et pour être honnête, on n’avait personne d’autre en tête. Elle s’est adaptée dès le premier jour et on ne s’est pas trop penchés sur le fait que des gens fassent la distinction ou pas. J’ose espérer que tout le monde s’en tamponne. Après, est-ce que les choses avancent à ce niveau-là dans le rock ? Je dirais que oui, mais probablement pas assez vite. Les proportions restent minces. Et les raisons sont toujours ridicules. Les gens disent « il faut être physique pour jouer de la batterie » ou d’autres topos plutôt illégitimes. Patti Smith était une légende chez les punks. Je crois que c’est un bon contre-argument.

BRMC – Specter at the Feast (Vagrant Records/ PIAS)

mardi 4 février 2014

« Je me méfie toujours des gens qui n'ont pas de passion » (*)


(* Nick Hornby)
colonne parue dans Abus Dangereux # 129 / janvier 2014


Au départ, il y a ce gars qui me raconte dans le wagon-bar du TGV pour Paris qu’il a demandé sa femme en mariage sur scène pendant un concert de Marillion. Aussi nul que soit Marillion, il s’agit d’un tempérament de fan et c’est respectable. Le mec y croit, refuse de voir que ce groupe n’a probablement plus aucune incidence sur la cours mondial du rock, et provoque la même réaction chez tous les gens sains qui en auraient déjà entendu parler un jour : « mm, je ne savais pas que le groupe existait encore ». Mais le discours est touchant. Quand je vais enfin me rassoir à ma place, je réalise ce truc, que ce qui semble finalement disparaître dans la texture du rock aujourd’hui, c’est uniquement l’âme de fan. Wikipedia, la vitrine sociale des réseaux sociaux font qu’on préfère en 2013 être vu comme un connaisseur que comme un fan. Où est passé ce truc ? Ou plutôt, quand a-t-il disparu ? La poursuite de la relique qui a du sens, le masochisme et le cautionnement de l’impossible ... il y a eu un moment où être fan demandait plus d’implication que liker une page sur Facebook et acheter un t-shirt chez H & M. Quand tu te retrouves dans cette période terrible où ton groupe préféré change la moitié de ses membres, ne sait plus composer un morceau mémorable et truste les bacs à solde avec chacune de ses sorties. Il y a le même rapport dans d’autres secteurs. Tu vivras des sensations plus viscérales si tu suis un club de foot de 4e division dans la boue chaque week-end, et que tu es encore là le jour où ils vont par hasard en finale de la coupe. Tu vivras des moments plus entiers avec cette fille avec qui tu es resté des années qu’en accumulant les coups d’un soir dans une ambiance « comment tu t’appelles déjà ? ». Tout ce qui s’écarte finalement de ce réflexe hipster qui consiste à élever un groupe inconnu le temps d’un claquement de doigt et de s’en désintéresser avant que ton autre pote hipster ne s’y intéresse. Un adage des caves humides demande : « si un arbre tombe dans un forêt sans que personne ne l’entende, est-ce qu’un hipster va acheter son album ? ».


Sans parler d’un climat « je suis votre fan numéro un » comme dans le « Misery » de Stephen King, je parle de ceux dont ça change la vie. Ceux pour qui Kurt Cobain a eu une résonnance dans la construction adolescente, ceux qui se sont coiffés comme Robert Smith, ceux qui ont essayé de picoler au même rythme que Lemmy avant de se rabattre sur le straight-edge de Ian MacKaye pour tenter de survivre. Ok, historiquement, dans la logique du fan, ce sont surtout les extrêmes qui ressortent. Ceux qui créent des fan-clubs, et ceux qui les considèrent comme des bras armés de Satan ou des aboutissements de la perversion de la société moderne. Il y a de grands fan-clubs, encore aujourd’hui. Le concept ne rime pas forcément avec une dévotion aveugle, c’est le sentiment d’appartenance qui résonne, aussi underground soit-il. Frank Zappa avait déjà ce truc où il tenait à disposition de ses groupies des trophées « Fucked by Frank Zappa ». Il y a eu ensuite la Kiss Army qui, bien que terriblement cool d’un point de vue de la pop culture des années 70, s’est avéré n’avoir pour but que de vendre des lunch-boxes aux enfants. 


Il y a eu le Misfits Fiend Club dans les grandes années avec Glenn Danzig du groupe (le fan-club existerait encore mais les dix membres sont fichés de la même manière que les lecteurs de l’Attrape-Coeurs de JD Salinger, scrutés à la loupe car supposément instables) et depuis des années, le plus illustre : la Turbojugend. Ce fan-club de Turbonegro est identifiable par ses membres qui arborent des vestes en jean aux couleurs de leur chapitre local. Plus que de l’hystérie pure, les membres des turbojugends partagent une verticalité, une discothèque et un style de vie. Old-school fans. 


A l’inverse donc, les détracteurs ont vu le jour au même moment que leur némésis. Dans les années 50, les bonnes mères de famille brulaient les disques d’Elvis en place publique car elles s’inquiétaient de cette société perverse qu’allaient devoir affronter leurs filles. Dans les années 80, le flambeau puritain avait été repris par le PMRC qui a collé des stickers « explicit lyrics » sur les CDs et qui a intenté des procès aux groupes qui incitaient apparemment leurs fans à se suicider aux Etats-Unis. 
 
Bill Hicks
Le génial stand-up Bill Hicks en avait fait un sketch : 
 « laissez moi vous poser une question vite fait qui - à propos - n’a pas réussi à sortir lors du procès : quel artiste veut voir son putain de public mort ? Je ne vois pas le gain sur le long terme. A quoi pensent ces gars dans le groupe ? ‘J’en suis malade, putain, ma-lade. Tout ce truc, les tournées, se faire 40000 $ par soir, les drogues gratuites, l’alcool gratuit, les limousines, les suites grand standing, les groupies me suçant du matin au soir. Je suis dans une routine, et je veux en sortir, mec.’ Et ensuite il y a un show à donner, ça craint ... à moins que ... ‘j’ai une idée, tuons le putain de public. On va les tuer et ensuite on pourra revenir à nos jobs. On va pouvoir vendre des chaussures à nouveau.’ Pourquoi le groupe ferait ça ? Pourquoi ? ».


Ca pourrait faire sourire si Christine Boutin ne prolongeait pas ce sentiment Deep South aujourd’hui en militant contre le Hellfest. C’est drôle qu’ils fassent tous cela au nom de la religion car ... mm ... Il y a ce prêtre brésilien qui a 162 tatouages Iron Maiden et qui fait ses sermons en citant des paroles du groupe. Il rappelle qu’être fan se rapproche de la religion pure et simple. Et finalement quelle est la différence ? Une tournée comme celle qu’on voit dans le documentaire Flight 666 où Iron Maiden part jouer dans des coins souvent ignorés du circuit habituel n’est-elle pas une forme d’évangélisation à l’ancienne ? On voit un fan pleurer longuement parce qu’il reçoit une baguette, on voit des gens quitter un travail précaire pour pouvoir être présents, on voit des files d’attente de plusieurs jours pour pouvoir entrer ... on croirait presque à un vortex temporel qui recrée l’effervescence 50s. Mais aussi la ferveur mystique.
Moi-même déguisé en Ace Frehley (Kiss). Je devais avoir 15 ou 16 ans
 On ne peut pas généraliser en parlant du fan, vu qu’on a tous une expérience très unique du processus. Et en même temps, ces expériences ont la vertu de nous pousser à nous unir à quelque chose de plus grand, une communauté, le temps d’un concert ou plus durablement. Un genre de connivence dans le brouillard, au détour de la photocopieuse de l’open space ou d’un PMU perdu même pour le GPS. C’est un moyen aussi d’isoler ces gens un peu cools qui ont la flamme de ceux qui ne sont pas totalement résignés à la roue libre culturelle. On pourra entasser tous les disques qu’on veut pour faire du chiffre, aucun n’aura la valeur de celui dont on a été tellement fan qu’on dormait avec à 14 ans. Ce n’est pas une histoire de cool car tu en as entendu des meilleurs depuis, c’est une histoire d’investissement personnel. Même si ce disque, c’est Marillion.

lundi 14 octobre 2013

GHOST

Interview parue dans NOISE Magazine # 17

Il y a plus d’évocations du diable dans un seul album de Ghost que dans le Nécronomicon. Un Pape diabolique en frontman devant un crew de goules qui ne sont que des ombres : le concept est davantage nerd qu’une réelle émanation de satanisme cheap et premier degré. Les suédois perpétuent cette tradition scandinave qui voit les groupes afficher des références discographiques parfaites avec un package toujours bien foutu et sans fioriture. Le tout frais Infestissumam est une digression classy de la profession de foi qu’était l’excellent Opus Eponymous, sorti en 2010. Un résultat surprenant, mais définitivement exigeant.


Rencontre avec un Papa Emeritus en t-shirt et Converse, loin de ses standards de la scène où il est grimé en Pape super evil. Le gars est simple et passionnant, et il est vite évident que Ghost a été pensé plus comme un topo Ziggy Stardust que comme Gwar ou Kiss.



Il y a d’énormes changements de rythme entre les deux albums de Ghost. C’était ce que vous aviez prévu depuis le début ou c’est parce que le premier était fait de vieilles chansons et que celui-ci représente le son actuel du groupe ?
Sous un certain nombre d’aspects – en tout cas au niveau audio – il y a beaucoup de choses que nous avons réussi à faire sur Infestissumam que nous essayions déjà de réaliser sur le premier. Le tempo des chansons, les structures globales. Je dirais que c’est un problème du principalement au fait que Opus Eponymous avait été écrit sans qu’on ne le joue en live. Le second s’est fait après une longue période de tournée. On était plus aptes à voir quel genre de chansons manquait au set.
Sur Opus Eponymous, on pouvait entendre de solides racines black metal alors que sur celui-ci, les influences reconnaissables sont très différentes. Du coup, il y a une vraie ambiguité sur le point d’où Ghost est parti.
La naissance de Ghost tient à une seule chanson, « Stand by Him ». C’est parti comme une blague, vraiment. On a juste joué ensemble et le morceau a pris forme très rapidement. Les paroles aussi. « Wow, ça sonne comme un groupe de Shock Rock. Ce ne serait pas super cool d’avoir un groupe de Shock Rock ? » Et tout est venu dans la discussion : le Pape satanique, l’ambiance de films d’horreur. On s’est retrouvés avec quelques morceaux et là, on se demandait vraiment : « est-ce qu’on le fait ? Parce qu’on a tout le package et que c’est quelque chose que j’aimerais voir moi-même, en tant que public ». Je n’arrive pas à trouver un autre groupe qui fasse réellement la même chose. Ca semblait rafraichissant de monter un groupe qui écrit des morceaux contenant une part égale de pop et de métal. On a trouvé une formule qui combine ces deux choses sans donner de priorité à aucune. Je pense qu’il y a en effet des influences de black metal primitif sur le premier disque. Ca vient probablement du fait qu’au niveau des paroles, on a écrit tout l’album sans que personne ne les écoute. Loin de la scène comme je te le disais. Je ne dis pas que ces paroles ne sont pas bonnes ou qu’on ne les cautionne pas, mais si on les aborde sous l’angle « rock théâtral », il manque peut-être ce côté très clair qui élude un peu les interprétations plus profondes. Les groupes de Shock Rock ont toujours un premier degré très évident qui domine. Après la première tournée, on a constaté que les gens écoutaient très attentivement ce qu’on disait, et on ne s’y attendait pas. Pas dans ces proportions. Donc on devait davantage se concentrer sur cet aspect, créer un meilleur langage pour le groupe, être meilleur dans l’explication de ce qu’on voulait exprimer dès le premier album. On veut toujours exceller, on veut progresser, éclaircir notre idée de base.
Tu dis que les paroles de Opus Eponymous sont frustrantes pour toi aujourd’hui ?
Non non, je ne dirais pas « frustrantes ». Bien sûr, certaines choses auraient pu être meilleures, une rime par ci par là. Tu réalises ce genre de choses à force de jouer un morceau face à un public, sous le jugement abrupt du live. Mais je suis extrêmement fier de notre premier album, je ne changerais pas la moindre note. J’aimerais faire un pas, je ne veux pas dire en arrière, mais de côté, qui me donne un angle différent et qui me permet de voir ce qui manque à chacun de ces disques. Peut-être qu’Infestissumam ne contient pas assez de riffs de guitare. Peut-être qu’on devrait aller vers quelque chose de plus sombre pour le troisième album. Peut-être que la bonne formule pour le prochain est simplement une combinaison de ces deux disques.
Tu serais du genre à tomber sous le syndrome « George Lucas » et réenregistrer certaines parties du premier avant de le ressortir sous une forme 2.0, comme il a pu le faire de nombreuses fois avec Star Wars ?
Ah ah, je peux me permettre de t’assurer que nous ne ferons jamais ce genre de truc.



Tu penses qu’il y a un genre de malentendu ? Aujourd’hui, Ghost est affilié au milieu du métal à cause de son imagerie, mais le choix d’un chant clair ou d’arrangements classieux rendent les influences pop ou post-punk très présentes. 
Il y a quelques temps, on se comparait à Judas Priest. Comment classifier Sin after Sin ou Sad Wings of Destiny  ? C’est du Heavy Metal ? Bien sûr, mais il y a un tas d’autres éléments. Quelle est la bonne étiquette pour ça ? Et Sabbath Bloody Sabbath qui est très différent des autres disques de Black Sabbath ? Il y a des cordes, le groupe vire presque prog rock.
Je vois ce que tu veux dire, mais je faisais plutôt référence à la contradiction vis à vis du grand public. Combien de discussions a-t-on eu où on disait à des amis : « tu devrais écouter Ghost, c’est vraiment cool » et au premier coup d’oeil, les gars répondaient « wow, je pense que je ne vais pas aimer » parce que votre image reprend les codes du Metal obscur. Et au final, tous ceux qui ont écouté ont été très surpris de la musique. 
Ce n’est pas du Metal au sens moderne du terme, en effet. On n’est pas ce groupe parfaitement Hard Rock avec tout le topo caractéristique, la double grosse caisse qui tamponne etc. On manque de tous ces détails contemporains qui font le style, et c’est vrai, ça ne fait pas de nous un groupe de Metal à proprement parler. Mais au final, je m’en fous réellement. Je suis simplement heureux qu’on soit un des quelques groupes qui peut se permettre de faire de l’équilibre entre des styles très différents.
Vous brouillez les limites.
Oui, on peut jouer dans un festival Metal où les fans hardcore ne s’émeuvent pas de notre présence, ou dans des festivals plus mainstream comme le Pink Pop où le grand public n’est pas beaucoup plus bouleversé. Pour nous, c’est parfait car nous sommes avant tout de l’entertainment. On n’attend pas que les gens nous aiment parce qu’ils pensent qu’on sonne comme quelque chose d’autre. On veut qu’ils nous aiment parce qu’ils apprécient Ghost, pas parce qu’on leur rappelle vaguement Blue Oyster Cult, ou je ne sais pas.

Site THIS IS HORROR BUSINESS

 
Dans le milieu du Metal en particulier, il y a un bon paquet d’egos, et Ghost a fait le choix d’apparaître sans pouvoir être identifié. Est-ce que c’était le but de ce choix de l’anonymat ? Mettre les egos et les personnalités de côté pour que la musique et le groupe soient les vraies stars ?

Oui. Sur le plan créatif, Ghost est plus ou moins ce qu’on met sur la table, et c’est ce que tu racontais par rapport aux réactions de tes amis. On a senti très tôt qu’il y aurait cette contradiction. Mais aussi que ce ne serait pas aussi effrayant si les gens savaient qui on était. C’était beaucoup plus cool d’enlever nos visages de l’équation. Ce n’est pas grave au fond si les gens découvrent qui on est, si les rumeurs persistent etc. Il y a quelque chose de magique qui se produit quand tu portes un masque sur scène. Si tu vas voir le Fantôme de l’Opéra à Londres et que tu connais l’acteur qui va incarner le personnage, ce n’est pas grave : dès que le rideau s’ouvre, il est le Fantôme. Ok tu sais qui se cache derrière, mais tu adhères dès qu’il entre sur scène. Tu éludes l’acteur, tu es avec le personnage. Tout le monde sait aussi qui est Gene Simmons, il y a des millions de personnes devant son TV show Family Jewels, on sait tout de lui, mais quand il joue avec KISS et qu’il rentre sur scène en tant que Gene Simmons le monstre ... YEAH, ça marche. Bref, on n’a jamais vu ce projet comme un groupe punk-rock. On adore ça et on fait partie de ce milieu mais Ghost nécessitait une autre approche. On ne pouvait pas se permettre d’arriver habillés en toi et moi. Il fallait la grosse artillerie.
L’idée c’est que le groupe et le public jouent le jeu pendant une heure.
Jouer sur l’imagination, oui. Que ce moment permette de s’échapper un peu. Faire plus qu’un concert classique.
Tu compares l’initiative à celle de Gene Simmons. Tu te vois finir dans des comics comme KISS ?
Wow. Plus tu es populaire, plus tu as d’offres pour des choses diverses. Et il y a eu en effet des propositions pour faire ce genre de produits marketing. Pourquoi pas mais quel va être le sujet ? On est très réticents à aller dans cette direction, parce qu’il n’y a pas d’histoire derrière Ghost. Papa Emeritus est un concept, ce n’est pas un personnage de fiction. Tu ne peux pas dire « ok il est né à Trévise, il a fait ça et ça, il a tel âge ». C’est juste un stéréotype, un mix de gens aussi différents que Vincent Price, Al Pacino, Freddie Mercury et Hitler. Il est sensé être ce personnage à la Dracula ou le Fantôme de l’Opéra. Il n’y a pas d’histoire. Et est-ce qu’on veut aller dans cette direction, aujourd’hui ou demain ? Je ne sais pas, je ne vais pas te dire un « non » franc et massif mais il y a bien des raisons pour lesquelles on n’a pas exploré cette piste jusqu’à maintenant.
En parlant des comics, je voulais surtout parler de tout le côté marketing. Les comics avec KISS ont souvent été horribles en plus.
Oh oui ils l’étaient. Et ils faisaient appel à un autre public que celui qui se déplaçait traditionnellement aux concerts.



Est-ce que vous aviez un peu peur de faire de tels changements pour le deuxième album ? Opus Eponymous avait été encensé par la critique et s’était répandu très vite par le bouche à oreille parmi les metalheads. C’est courageux de ne pas vouloir répéter le même album et c’est la preuve d’une réelle exigence, mais est-ce que vous avez parlé des possibles conséquences de ce choix avant la sortie du disque ?
On a essayé d’exclure ce genre de débat de notre processus de création. Alors ça nous est arrivé d’y penser oui, dans les moments de faiblesse : à l’écoute, il nous est arrivé de nous demander « et si personne n’aimait le résultat ? ». Mais ça ne durait pas. On était dans une situation plutôt confortable, parce qu’au moment où on enregistrait l’album, toutes les chansons avaient déjà au moins un an. On les avait déjà entendues tellement de fois, on avait eu l’occasion de les jouer en petit comité aussi, et on savait que c’était différent mais que ça ne pouvait pas être véritablement « mauvais ». On aime les nouveaux morceaux et on pense vraiment que ce disque est cool. Les retours des gens à qui on l’avait joué allaient aussi dans ce sens. Alors il y avait un risque, mais on voulait être sûrs de sortir un disque qui était complètement honnête. Il est peut-être déstabilisant au premier abord, mais la plupart des albums que je préfère ne me sont pas apparus évidents au départ. Il y a de grandes chances qu’avec l’épreuve du temps, Infestissumam se révèle être une plus grande claque pour les fans que si on avait essayé de répéter trait pour trait notre premier disque. Je pense que le risque en valait la peine. Si tu écris un disque en te demandant ce que les gens attendent de toi, tu as probablement dans le faux et tu prends un autre risque : que les gens ne l’aiment pas du tout quand même, parce que tu n’as pas été sincère. On a juste voulu être exigeants et pousser l’identité Ghost plus loin dans ses retranchements, puis voir si les fans nous suivent. On est en train de travailler sur le troisième album et on garce ce même état d’esprit. On est conscients de toute façon qu’on ne sera pas forcément là très longtemps. Tout le monde pourrait se lasser de ce que nous faisons, parce que c’est très maximaliste. Donc on veut juste créer autant de qualité que possible tant que l’instant nous le permet et « pfiut ».
Tuer le groupe sur scène comme a pu le faire David Bowie ?
On tuera le groupe tant qu’il est sur la bonne pente. Après, on fera autre chose, on ne s’accrochera pas à ce seul projet. Ca demande du temps, un investissement total. Je serais aussi heureux de jouer de la guitare dans un trio punk demain. Ce serait une suite peut-être paradoxale mais qui me correspondrait totalement. Ghost n’est qu’un aspect de nos personnalités, ce n’est pas l’intégralité du tableau collectif. On envisage la fin du groupe de façon très confortable, on n’appréhende pas cela avec la peur du vide et on n’a pas envie de faire les choses à moitié non plus. Une proposition forte, délivrée avec intensité, c’est ce qui compte. On ira au bout mais on saura aussi mettre fin au concept avant que plus personne ne regarde dans notre direction.

dimanche 13 octobre 2013

Rebel without a clause


colonne parue dans ABUS DANGEREUX # 128


 

I hope I die before I get old *... Ouch, traîtres.
 * paroles de My Generation / the Who

CLONK. On a touché le fond. Ca n’a pas fait ce bruit-là, pour être historiquement correct. Ca a fait le bruit exact d’un clic de souris. Celui qui déclenche un lien sur Facebook, ou qui ouvre une news sur un site musical. Black Flag 1 porte plainte contre Black Flag 2 : le groupe le plus intègre de l’histoire reproduit finalement le vertige procédurier des groupes de stade. Greg Ginn attaque ses anciens partenaires pour utiliser le nom Black Flag pendant que lui-même relance le truc sur les routes du monde entier. Greg Ginn. Ce gars qui a poussé Black Flag à déstabiliser l’ordre établi, à bousculer son public en prenant sans cesse le contre-pied stylistique de ce que les fans attendaient, ce mec qui a écrit plusieurs chapitres d’une hypothétique Bible du Do It Yourself, ou même carrément du punk US ... ce mec trahit l’intégrité qui voudrait que Black Flag appartienne à une période restreinte où le groupe avait un propos qui tabassait juste, et pousse sa logique en attaquant au tribunal son groupe bis qui fait la même chose avec semblablement la même crédibilité.


Greg Ginn a cristallisé le gros ras le bol de voir les groupes légendaires traîner leur propre nostalgie molle sur les scènes rentables. Les Pixies, Black Sabbath, les Who, les Stooges, Blur. Attention, je coupe cette critique de ce qu’on peut penser d’un groupe à la base, je ne parle que de la démarche de se réunir et de dénaturer sa proposition pour de mauvaises raisons. Quel est l’intérêt de ces reformations ? Ça sent la naphtaline, le musée à la gloire de l’auto-complaisance. C’est quoi au juste ? Un genre d’Oedipe ? Il y un parallèle avec un remariage avec une ex, j’imagine : tu te prends à espérer que toute la magie des premières fois revienne dans le package, mais tu as juste face à toi un listing fatigué de déceptions qui sourit à travers l’affection sincère. Un dernier instantané de quelque chose qui est déjà mort.


Tout n’est pas que profit. Le bassiste Paul Simonon était par exemple très opposé à la réunion des Clash, dont il était question quelques jours avant la mort de Joe Strummer : « Mon point de vue est que si on avait du se reformer, ce ne pouvait être dans cet environnement institutionnalisé. Dans le projet qu’on nous a soumis, certaines places approchaient les 1000 $. Je pense vraiment que si les Clash avaient du se reformer, ça aurait été dans un endroit où une place ne coûtait pas ce prix-là ». Dave Davies aussi a toujours refusé une reformation des Kinks : « ça ternirait totalement l’héritage du groupe. Ce serait une vraie honte. Personne n’a envie de voir des vieillards stupides en chaises roulantes qui massacrent You Really Got Me ». Josh Homme a fait du bien à ses collègues maintenant qu’il les a interdit de tourner avec les frusques défraichies de Kyuss. Les gars se sont renommés Vista Chino et inconsciemment, on va arrêter de leur mettre un héritage sur les épaules. Une pichenette en guise de rappel au calme alors que le but n’était que de gagner un public facile. Comme les deux Black Flag. Kyuss était un projet commun de teenagers, dans le contexte sec du désert sud-californien, dans un ennui considérable et qui prenait la suite logique d’une scène existante. Sans vouloir forcer le trait intégriste, quel est le rapport avec cette reformation ? Josh Homme n’est plus là et pleins d’autres groupes copient aussi bien Kyuss (quelle blague des fois ce plan du stoner « regardez comme je suis intègre à l’idée originale je sonne exactement comme Kyuss ») que la version revival. Respectez vous les gars.



Les nouvelles scènes diluent leur proposition et c’est une faute, puisque le mainstream s’est tourné depuis des années vers l’electro et la culture du single. Le rock au sens large se retrouve cantonné à la marge. Encore. C’est cyclique. Alors les groupes qui tentent le come-back donnent l’impression de « reinjecter les vraies valeurs » mais c’est une trahison à tous les étages. Comment une offre spontanée, dûe à un contexte, à des personnalités, à une temporalité, peut-elle être intacte dans un autre contexte, à une autre époque et dans des rapports humains modifiés, ou même un line-up chamboulé ? Est-ce que Black Flag qui représente une réaction à la surenchère des 70s, a un propos viable en 2013 ?  On pourrait croire que la question ne s’adresse qu’aux vieux punks qui substituent encore et encore My War à n’importe quelle nouveauté, mais il existe un système de vases communicants avec un public qui est sans cesse poussé à regarder vers le passé. Aujourd’hui ou demain, la vraie question Facebook reste: "quel lien YouTube fera les likes les plus faciles? Cure, Fugazi ou les Smiths?". Le virus du c’était-mieux-avant.


Plus les revivals se succèdent, plus on perd la moelle de la copie originale. Partons des Beatles. Même quand les Monkees ont essayé de reproduire le topo, le goût paraissait artificiel à cause des additifs et des proportions industrielles. Dans le numéro 1 du fanzine punk Sideburns en 1977, il y avait ce dessin : «  This is a chord. This is another. This is a third. Now form a band. » Le truc avait de la résonance parce qu’il intervenait quand Emerson Lake et Palmer tentaient de faire rentrer leur 28e accord dans la même mesure. Mais l’idée a été intégrée jusqu’à ne plus avoir de sens et ça a sans doute participé à la chute totale du rock. Plus personne ne sait écrire une chanson, et quand ça arrive, le gars passe pour un génie absolu. Chaque groupe essaie de prouver qu’il peut être de plus en plus sale, de plus en plus « authentique » en désossant les lignes d’accord et la justesse du chant. Mais quand Kurt Cobain écoute les Beatles, il retient le travail sur les harmonies, pas l’art de dodeliner de Ringo Starr. La musique avant l’attitude. Avec Nirvana, il revient à la simplicité qu’il a appris des Melvins ou de Leadbelly après que le monde 80s ait enquillé de la soupe relayée à grand renfort de radio, mais c’est un trompe l’oeil : Kurt Cobain a des références bien digérées, sauf qu’il broie tout consciencieusement comme il l’a appris cette fois des Meat Puppets. Quand les suiveurs s’engouffrent dans la brèche grunge, eux ne savent jouer que trois accords et n’ont retenu que la leçon du délabrement minimaliste. Selon moi, il arrive la même chose à ces groupes qui font leur retour. Ils reproduisent le truc, sauf qu’ils oublient l’essentiel dans la recette : leur âme, qui servait de ciment à leur propos et qui en avait fait quelque chose de crucial. Après le chemin médiatique d’Iggy et sa pub pour SFR, qui considère encore les Stooges comme dangereux ? Les kids vont à ces concerts comme dans un musée, ils n’y vont pas parce que ça va changer leur vie ou parce qu’ils se reconnaissent dans le débraillement nihiliste teenager. La plupart y va pour gagner une pseudo-étiquette rock sur Instagram.

Picasso disait : « le besoin de détruire est créatif ». On admire tous ces mecs morts trop tôt car ils ne nous décevront plus jamais. Lennon restera toujours plus aimé que McCartney, alors que Paul n’a jamais rien fait pour flétrir sa légende. Il est juste vivant. On est les champions absolus du dézinguage d’idoles. La raison nous dit qu’il serait sûrement préférable de boycotter ces reformations, mais la musique est un état d’esprit insulaire. La nostalgie concurrence la curiosité. Dans le roman mélomane High Fidelity, Nick Hornby fixe les règles: « je suis très bon en ce qui concerne le passé, c’est le présent que je ne comprends pas ». Reste que quand tu auras perdu le cap et que tu seras au premier rang de la tournée 2013 d’un Black Flag, tu verras que ce postulat a deux lectures possibles. Ironique. Ce groupe t’a accompagné toute ta vie, mais même la plus cramée des vidéos vintage sur YouTube correspond plus à ton attachement qu’une tournée poivre et sel.









mardi 21 mai 2013

Alternative Ulster : trois accords contre le désaccord

Margaret Thatcher vient de se réfugier dans un enfer privatisé. Les TVs ont déballé tout ce qu’on peut lui reprocher, sauf sûrement son plus grand méfait. On a beaucoup parlé des mineurs et de la libéralisation sauvage de l’économie mais il y a un coin de la Grande-Bretagne sur lequel elle a tapé sans relâche, jour après jour : l’Irlande du Nord. Et ça a provoqué quelques bons groupes.
Colonne publiée dans Abus Dangereux # 127



En 1981, Bobby Sands et quelques leaders d’opinion catholiques croupissent en prison, mais quelque chose a changé : ils n’ont plus le statut de prisonnier politique, Thatcher ne leur reconnaît plus cette dimension et les traite comme de simples criminels. Sands et son crew vont entamer une grève de la faim jusqu’à ce que ce soit réparé. Thatcher ne répondra jamais et les laissa - lui et neuf autres - mourir sans sourciller. L’activiste Danny Morrison la décrira comme « the biggest bastard we have ever known ». Thatcher a perpétué une tradition radicale vis à vis de la situation en Irlande du Nord. Les Troubles ont duré de 1969 à 1997 en faisant 3600 morts : un Beyrouth occidental à une heure d’avion de Paris. En 1972, le Bloody Sunday voit l’armée anglaise tirer sur une manifestation pacifiste à Derry. Entre 1979 et 1990 où elle était premier ministre, Thatcher n’a mené aucune négociation autre que la répression.



Si tu enlèves le glam à New York, la fantaisie à Londres et le sourire à Manchester, tu as Belfast. Oh, il y a d’autres musiques nées d’un contexte difficile : les Stooges ont imaginé l’agression crue du punk à Detroit, Judas Priest et Black Sabbath ont généré la lourdeur tellurique du heavy metal à l’ombre des usines de Birmingham ... Ce qui aurait pu être rédhibitoire pour toute expression parasite se révèle être un tremplin abrupt pour exorciser sa rage.
On ne tire pas sur le pianiste, uh. Aucun risque ? Pas en Irlande du Nord, un coin bien plus dur que le far west mais où les comptes se règlent aussi sur la chaussée. En 1975, avant la vague punk, le Miami Showband, un groupe de Dublin composé à la fois de catholiques et de protestants est massacré sur la route après un concert. Le groupe n’était en rien engagé politiquement et leurs shows étaient décrits comme du pur divertissement pour buveurs de bières. Le décalage entre la violence des tueurs et la jeunesse et la naïveté des musiciens en a fait un des actes les plus choquants de cette période. Dès que l’histoire a été en une des journaux le lendemain matin, c’est facile d’imaginer que ¾ des groupes d’Irlande du Nord ont splitté et revendu leurs instruments.


C’est dans ce climat que – nageant à courant contraire – naît la scène punk nord-irlandaise. En France, c’est ce fameux concert d’août 1977 des Clash à Mont-de-Marsan qui a allumé la flamme punk. C’est curieux de constater qu’il s’est passé la même chose là-bas, comme un dénominateur commun dans des sociétés très différentes. Sauf qu’en France, le concert a eu lieu. Le show des Clash au Ulster Hall en octobre a été annulé par la police avant même qu’il ne démarre. Rage ouvrière, détermination primaire. Tous les futurs piliers de la scène étaient là et l’impact culturel a été distribué à coups de matraques. L’union s’est bâtie sur ce concert qui n’existe officiellement pas, relançant le vieux credo ouvrier « us and them ». Ce contexte d’émeutes, rien qui ne ressemble plus à un premier rang de concert punk. L’intensité du quotidien laisse peu de place au côté soft ou à la procrastination : ce jour pourrait bien être le dernier, les kids.


 
Dans des villes emmurées en quartiers hermétiques comme Belfast et Derry, aucune sortie n’est anodine. Les zones catholiques et protestantes sont enchevêtrées au lieu d’être clairement partagées. C’est une source de conflits quotidiens. En 1977-1979, les concerts punks étaient les seuls endroits où les deux confessions se mélangeaient sans aborder le problème sectaire, ou sans même qu’il se pose. Protex, Rudi, les Outcasts, les Stiff Little Fingers ou les Undertones tuent la fatalité à coup de distorsion, et vont bientôt déborder sur la scène punk de l’autre côté du Royaume Uni. La rage qui déborde de ces groupes se reconnaît dans ces Clash qu’ils n’ont pas vu, mais oblige les autres groupes anglais à s’aligner. Impossible d’ignorer ces gars, le grand John Peel les passe en boucle sur BBC Radio 1.



Les Undertones jouent leur « it’s going to happen » à Top of the Pops comme leur classement dans les charts les y autorise, avec un brassard noir en hommage au décès tout frais de Bobby Sands. C’est sur la BBC à une heure de grande écoute. « Everything goes when you're dead / Everything empties from what was in your head / No point in waiting today / Stupid revenge is what's making you stay / It’s going to happen - happen - till your change your mind». Les Stiff Little Fingers chantent leur désaccord en plein feu, sous les yeux de l’armée britannique : how punk is that ? Ca demande d’autres couches de tripes d’ouvrir un magasin de disques ou de faire un concert quand la menace est constante, coincé entre les attentats et l’armée britannique plutôt zélée. Alors ne parlons même pas de l’ouvrir sur LE sujet tabou pour son entourage, pour sa confession, pour ses ennemis, pour les autorités. « They take away our freedom in the name of liberty / Why don't they all just clear off / Why won't they let us be » chantent-ils dans Suspect Device. Quand un single sort à Belfast, les 45 révolutions par minute du disque prennent leur sens le plus littéral.



A une époque où le gouvernement a essayé d’écraser une crise politique et humaine, la musique a fait en sorte que les spots soient pointés vers les flammes. Ca ne s’est pas fait dans le coton. « They won’t break me because the desire for freedom is in my heart » disait Bobby Sands. Peut-être l’Irlande du Nord a-t-elle offert la forme la plus pure d’intégrité punk de l’histoire du mouvement, dans un autre climat que l’a fait le label SST et à l’opposé de la pose pseudo-skater qui a revendiqué le terme plus tard.