jeudi 24 avril 2014

BLACK REBEL MOTORCYCLE CLUB


Les motards de l’Apocalypse
Black Rebel Motorcycle Club sort un album tous les deux ou trois ans. Tu aurais probablement du mal à dire le nom du dernier, ou alors à dire si tu as aimé celui d’avant. La plupart des gens n’ont écouté que les deux premiers, de toute façon. Mais une chose est indiscutable : ce groupe a une intégrité solide, un pragmatisme old-school et pas mal de choses à dire. Rencontre avec le guitariste Peter Hayes.
interview publiée dans ABUS DANGEREUX  # 130

Vous avez toujours cette attitude rugueuse et minimaliste. Vous vous tenez loin du glamour et de la hype. C’est un moyen de choisir votre public soir après soir ?
Il n’y a pas de plan de ce genre. Mais il y a eu trop d’abus dans la hype et la gloire, je crois que c’est de là d’où vient la perte du respect de son propre art. Vivre dans l’excès, s’acheter une veste à 2000 $... ça n’a pas grand chose à voir avec le discours d’origine d’un groupe de musique.
Quand les critiques parlent de vos influences, je suis toujours surpris qu’on ne parle que de musique et qu’on laisse de côté tout votre environnement ciné et littéraire. Votre nom, vous êtes apparus dans le film « Nine Songs », votre dernier album reprend pour titre une citation de Shakespeare ...
On emprunte beaucoup aux supports qui nous intéressent, c’est vrai. C’est plus une volonté de montrer notre reconnaissance qu’un manque d’idées. C’est toujours dans un souci d’appartenance. On tient compte de ceux qui nous ont influencé, et on apporte notre propre personnalité. On n’affirme pas faire quelque chose de nouveau.


 
Comme un condensé de vos références et une piste pour la prochaine génération.
C’est dangereux d’être le résultat de tes références. Nos albums ont toujours été plutôt différents, il n’y a pas cette envie de rester bloqués sur un constat d’influences. C’est un concept particulier, l’inspiration. Tu n’es pas autoguidé par tes références. C’est plus une connexion avec les mots d’autres gens, ou une peinture, une façon de penser dans un contexte différent. Le sentiment que tu n’es pas tout seul, alors même que tu crées tout seul. On est une combinaison de nos influences, on ne peut rien faire contre ça, mais je pense que ça devient un problème quand on ne se sert plus de cet acquis pour avancer et développer sa propre proposition. Stagner, c’est l’ennui total.
Vous êtes un groupe plutôt old-school, avec un rythme des sorties de disques plutôt lent et la volonté d’aller toujours vers une dynamique d’album, sans ne jamais céder à la culture actuelle du single. Est-ce que BRMC est vraiment adapté à 2014 ?
Ah ah. Non. Mais je m’en fous un peu, pour être parfaitement honnête. On a envie de se tenir loin de l’agitation actuelle, du buzz perpétuel. Il y a beaucoup trop d’informations et ça devient déstabilisant. Tout ça manque du recul nécessaire. Et ça donne du poids à un sentiment global d’égoïsme, d’individualisme. C’est facile de taper sur les réseaux sociaux, mais c’est le mec qui a inventé le miroir qui a foutu le bordel. Un élément vraiment parasite dans le développement de l’Humanité, ah ah. Charles Allen Gilbert avait peint ce tableau : All Is Vanity. C’est une femme qui est assise devant son miroir, et la silhouette globale de l’ensemble a une forme de tête de mort. C’est un résumé valable. 

Est-ce que vous vous inscrivez dans un message aux nouveaux groupes ? Genre « allez-y à la cool, revenons tous ensemble vers une industrie qui nous ressemble ».
C’est sûrement plus dur aujourd’hui qu’il y a dix ans. La musique est majoritairement gratuite, il y a une culture du single qui avantage les produits marketés. Mais c’est une bonne chose au fond, car les groupes qui se lancent doivent vraiment avoir envie de faire de la musique ? L’époque exige de la persévérance et des idées claires. On n’est plus dans une époque où tu te pointes, tu encaisses un montant extravagant pour un tube et tu te vautres dans ta piscine pour le restant de tes jours. On n’a pas de message réel, à part peut-être : « fais le à ta façon et applique toi », mais ça ne concerne pas forcément que les musiciens. Ca marche aussi pour les mécaniciens ou les cuistots. On s’inscrit dans une plus grande tradition éthique que vraiment dans un genre de corporation de rock stars. C’est juste une question d’amour propre, vraiment. 
Vous êtes maintenant sur votre propre label, tout le monde semble dire que c’est le début du bonheur pour un groupe. Il y a cette image persistante de groupes ballottés par les majors et qui grognent dans l’ombre, loin des décisions et des choix artistiques.
Tu sembles perdre toute ta crédibilité et ton intégrité quand tu signes sur une major, alors on est d’abord allés sur un label indépendant. Mais c’est une blague parce qu’il finit par être racheté par une major, qui lui laisse son nom pour garder la crédibilité. Mais c’est un décor factice, c’est un ramassis de mensonges structurels un peu absurdes. Les labels te signent et dès le premier jour menacent de se débarrasser de toi. « Ok allez-y, peu importe ». Si c’est pour se retrouver sur un autre label indépendant géré par une major, quelle est la différence ? On ne fait pas très attention à cette distinction indie-major, ni si c’est tel label plutôt que tel autre, parce qu’au bout du compte ce n’est pas le label qui représente le Mal absolu, c’est le musicien. C’est lui qui cause son manque d’éthique, c’est lui qui ne sait plus où il va, qui perd le contrôle ou son ambition d’origine. Tu ne peux pas blâmer un label pour ça.



Quand j’ai écouté le dernier album, Specter at the Feast, j’ai pensé à Tonight’s the Night de Neil Young. Je ne savais pas alors que le père de Robert était mort (NdR : backstage, pendant que le groupe était sur la scène du Pukkelpop) et que ça avait conditionné l’enregistrement. (NdR : Tonight’s the Night avait aussi été marqué par le deuil, et les sessions s’étaient faites dans des conditions psychologiques assez extrêmes). L’album a la même gravité, la même émotion tout en équilibre, la même catharsis en fait.
Il peut y avoir un poids sur ce disque, mais la vie est parfois très sérieuse. On n’a jamais été un groupe festif non plus, après tout. J’y vois pas mal d’espoir, de mon côté.
La différence est qu’habituellement, vous étiez des musiciens qui jouaient de la musique sombre, et que ce coup-ci, vous étiez probablement des gens sombres qui jouaient de la musique sombre.
Dit comme ça, tu as probablement raison alors. C’est vrai. Il y a une connexion entre son coeur et sa musique. Et c’est quelque chose de dangereux aussi, parce quand tu connais l’histoire des musiciens qui ont fait de grands albums à vif, tu hausses les sourcils et le premier truc qui te passe par la tête, c’est « oh bordel». Tu as raison, c’est certainement l’album qui a la touche la plus authentique et biographique dans la façon de jouer.
Il y a un truc intéressant avec BRMC. Leah Shapiro n’est pas « cette fille dans le groupe », c’est juste « le batteur ». Personne ne semble noter si c’est une fille ou un gars. Tu y vois le signe que les choses changent dans le rock, alors que c’était traditionnellement un milieu assez sexiste ?
On n’était pas dans cette démarche précise. Quand Nick Jago est parti, on se demandait juste si on devait garder le même nom. Le seul moyen était de trouver quelqu’un qui collait parfaitement à la formule, et pour être honnête, on n’avait personne d’autre en tête. Elle s’est adaptée dès le premier jour et on ne s’est pas trop penchés sur le fait que des gens fassent la distinction ou pas. J’ose espérer que tout le monde s’en tamponne. Après, est-ce que les choses avancent à ce niveau-là dans le rock ? Je dirais que oui, mais probablement pas assez vite. Les proportions restent minces. Et les raisons sont toujours ridicules. Les gens disent « il faut être physique pour jouer de la batterie » ou d’autres topos plutôt illégitimes. Patti Smith était une légende chez les punks. Je crois que c’est un bon contre-argument.

BRMC – Specter at the Feast (Vagrant Records/ PIAS)

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