lundi 7 mai 2012

On the road with KARMA TO BURN


De passage à Bordeaux, Karma to Burn m'a rappelé que deux interviews du groupe moisissaient dans mon dictaphone. Elles n’ont pas trouvé preneur et comme souvent, ça a suffi à me pousser à la procrastination radicale. J’ai donc compilé de courts extraits de ces deux très longs entretiens. Peu de mes épopées backstage m’ont déçu, mais aucune n’a eu en guest quelqu’un de plus gentil que Rich Mullins (bassiste).
Photos par Louise Dehaye.

On avait d’abord rencontré Rich à Périgueux. « Appalachian Incantation», le premier album depuis dix ans, venait de sortir. J’avais écrit ce live report pour Abus Dangereux :
(...) Sur disque, le groupe nomme ses morceaux comme d’autres des chambres d’hôtels (42 est le 2e morceau du 4e album). Sur scène, pas un mot. Le package pourrait sembler austère et pourtant on entre dans une communion enamourée à la première note. Un stoner puissant, accrocheur et qui provoque immédiatement une réaction épidermique. Plus qu’une claque, un bouton ‘reset’, comme si on se départissait du côté blasé et qu’on n’avait jamais vu de concert avant. Science du riff et efficacité optimale tout le long. Pas de longueur ou de fioriture. Du point A au point B. Une deuxième chance inespérée pour ce groupe crucial de deux mouvements jugés futiles, le stoner et l’instrumental. « Now » inscrit sur la batterie de Rob Oswald résume bien à la fois la meilleure façon de vivre ce concert, et la façon qu’a le groupe de l’appréhender lui-même. Le gang a choisi d’exorciser les vieux démons à même la scène. Comme un four qu’on aurait chargé de bois toute la journée cracherait des flammes incontrôlables dès qu’on ouvrirait la porte. C’est sûrement l’alchimie la plus improbable de la musique actuelle, avec la reformation de Take That. Une force centralisée incroyable, bien plus forte que l’ensemble de ses parties. En plus de ça, les nouveaux morceaux (« 41 » et « Waiting for the western world » notamment) empêchent de sombrer dans le passéisme du « c’était mieux avant ». 


 
Tu es content du dernier album ? Il a reçu de très bonnes critiques.
Je l’aime beaucoup. Mais on est en plein enregistrement du prochain album, ça me paraît déjà vieux.
Ca a été une expérience d’enregistrer avec Scott Reeder (NdR : Kyuss) ?
Il a un ranch disproportionné au milieu du désert. On a enregistré entourés par des paons, un nombre incalculable de chiens et des moutons au look étrange. Tu parles d’expérience et je suis sûr que tu ne te doutais pas de l’exactitude du terme, ah ah. Mais c’était au milieu de nulle part et ça nous a permis de rester concentrés sur l’enregistrement. Plutôt une bonne chose.
Il vous a obligé à enregistrer pieds nus comme il a toujours fait ?
Oh non. Par rapport à ce que viens de t’expliquer, c’était même plutôt conseillé de faire gaffe où tu marchais.
Il y avait le risque d’être comparé à Kyuss en choisissant Scott Reeder.
On a une longue histoire avec Kyuss. Après « Welcome to Sky Valley », John (Garcia) est venu chez moi en West Virginia pendant quelques semaines. Il avait aussi chanté sur des compos de Karma to Burn qu’on n’avait pas gardé. Et puis, on avait été invités sur une tournée de Queens of the Stone Age pour faire la première partie. On connait bien ces gars. C’est marrant parce qu’on est de la côte Est, eux de la côte Ouest, et ils n’avaient jamais entendu notre musique avant qu’on se rencontre. Il y avait peu d’échanges entre les deux côtés des US et pourtant on a joué une musique équivalente. Mais je ne pense pas qu’on sonne vraiment comme Kyuss.
Et vous avez déménagé à LA il y a quelques années, histoire de vous rapprocher.
On ne s’est pas lassés de la West Virginia, mais elle s’est apparemment lassée de nous.

Vous devez avoir changé de méthodes pour composer et enregistrer après toutes ces années.
Le prochain album sera vraiment différent de ce point de vue. Dave Grohl nous a prêté son studio et on le co-produit. Le son va être énorme. Dave nous a laissé tout le matériel des Foo Fighters. On n’est pas du genre à passer des mois dans un studio. Notre rythme, c’est plus une semaine entre l’entrée en studio et le mix final. Mais là, c’est l’occasion de prendre son temps sans se soucier du budget ou s’inquiéter de conditions précaires. Ca pourrait prendre quatre fois plus de temps, ah ah.
Comment décidez vous si un morceau va être instrumental ou comportera du chant ?
Bonne question. On n’a toujours pas trouvé la réponse nous-mêmes, à vrai dire. On fait des essais etc, mais la décision vient toujours après avoir enregistré, quand on écoute le morceau tous ensemble dans le studio.
Ce n’est pas ironique que le groupe soit presque exclusivement instrumental et que le sujet récurrent des interviews soit le chanteur ?
Ah ah, complètement. Qu’on le veuille ou non, les enregistrements instrumentaux touchent un public moindre. Les gens s’identifient naturellement au chanteur. C’est peut-être une limite, car il me semble que les horizons sont plus étendus quand tu te concentres sur les instruments. C’est assez étrange que les gens se concentrent sur l’absence de quelque chose plutôt que sur ce qui existe. On aimerait avoir plus de critiques sur ce qu’on fait que sur notre choix de formation. On passe pas mal de temps à écrire nos morceaux, et j’ai l’impression qu’on passe beaucoup moins de temps à en parler. C’est dommage.
Après avoir splitté, ce n’est pas bizarre de revenir avec les deux autres gars ? Vous ne pensez jamais au risque de revenir au même point de non-retour ?
Non. Pour être honnête, on ne s’en fait pas vraiment à ce sujet. On est potes depuis très longtemps, j’avais 13 ans, et la priorité, c’était de redevenir potes comme on l’a toujours été. On avait l’habitude de tout faire ensemble, et tout d’un coup on a arrêté de se parler pendant sept ans. C’est ce qui est bien avec la vie : rien n’est permanent, à part la mort il me semble. Tu peux être immature un jour et devenir sensé avec le temps. Les avantages de la seconde chance.
La musique instrumentale est souvent en lien avec les BO de films. Quel serait le film qui collerait parfaitement à la musique de Karma to Burn ?
Un gars au Brésil a mis sur YouTube la poursuite de Bullit avec un morceau à nous. Je trouve que c’est absolument parfait. Je dirais n’importe quel film de Steve McQueen. J’aime vraiment ce gars.
Je m’attendais à quelque chose de plus tordu.
On a un pote qui fait ce cartoon, Aqua Teen Hunger Force. C’est un cartoon très populaire aux Etats-Unis. Les héros sont un milk-shake, un cornet de frites et une boulette de viande.



Il devrait faire une vidéo pour nous. Un truc sûrement très contestable, comme le film italien Beyond the door. J’aimerais un truc dans ce genre, cheap et sanglant. C’est un de ces films qui a surfé sur le succès de l’Exorciste. Ils ont tellement copié qu’ils ont été poursuivis. 

 
La seconde fois qu’on a rencontré Karma to Burn, c’était au Hellfest 2011. J’avais écrit ça dans le live report :
Très bon concert mais un problème de rendu. Le technicien de Monster Magnet a apparemment été réquisitionné au dernier moment pour s’occuper du son et je mettrais bien un billet sur la probabilité qu’il soit batteur. Rob Oswald a en effet un son incroyable pendant que Rich et Will se battent au milieu des fréquences nécrosées. La fin des chansons notamment est un beau merdier où on a du mal à détecter de quoi il s’agit. Super concert malgré tout, et ça c’est une performance. Sans aucun signe d’agacement en plus, ça montre à qui on s’adresse.
C’est même Rich Mullins qui nous a appris que Turbonegro se reformait avec un nouveau chanteur. Karma to Burn avait enchaîné en quelques mois avec le sortie d’un deuxième disque, V. En temps normal, le titre de l’album était le seul qui échappait au délire numéraire, mais celui-là n’a pas su résister.


 
La pochette est vraiment cool.
C’est le travail d’Alex Von Wieding . Il s’était déjà occupé de celle d’Appalachian Incantation.
D'entrée, ce qui frappe c’est cette reprise de ‘Never Say Die’ de Black Sabbath. C’est très courageux car les fans détestent ce disque.
Ouais, mais je ne sais vraiment pas pourquoi. J’adore ce disque. J’aime Technical Ecstasy aussi, et les gens le détestent peut-être encore plus. Sur le premier album, on avait repris 24 hours de Joy Division, et les paroles sont l’exact opposé de Never Say Die. L’absence totale d’espoir. La persévérance jusqu’au boutiste. Variété des messages, ah ah.
Quelle est ta chanson préférée de Black Sabbath ?
Air Dance, sur Never Say Die, justement.

Vous avez fait un clip pour Cynics qui est sorti en même temps que l’album. C’est quoi votre problème avec les bébés ?
C’est le réalisateur qui a eu cette idée. Il est très inspiré par les films d’horreur et son obsession pour les bébés. Tu vois ce que ça donne. On voulait un truc stupide. Pas mal de gens ont hurlé en voyant ce clip, mais j’ai du mal à croire qu’on puisse vraiment prendre cette vidéo au premier degré. On trouvait ça fun et on avait oublié que d’autres personnes pouvait se sentir agressés. « Vous êtes sérieux les mecs ? Vous ne pouvez pas faire ça à des bébés », « Je vous aimais bien avant mais maintenant vous vous en prenez aux bébés »
C’est le syndrome Tipper Gore (NdR : la femme d’Al Gore était à la tête des puritains 80s qui avaient imposé le sticker ‘Explicit Lyrics’ ).
Oui, « ne faîtes pas ça, les rockers sont le diable ».

 
Vous sortez ce disque très tôt après Appalachian Incantations. Ce sera le nouveau rythme de Karma to Burn à l’avenir ?
On avait beaucoup de chansons. On avait enregistré 25 démos pour préparer les sessions avec Scott Reeder. A vrai dire, je ne pensais pas que ce serait un problème. Dans les années 70, c’était normal de sortir un disque par an. Même si les gars piquaient tellement de trucs aux autres qu’ils n’avaient même pas besoin d’écrire de nouvelles chansons ... comme Led Zeppelin. Bref, beaucoup de magazines ont critiqué le choix de sortir un disque si tôt. C’est étrange. Les gars sont du genre « oh j’adore cet album, je lui mettrais une note incroyable mais j’aurais préféré attendre plus longtemps, je ne veux pas de cet album. » Wow ! 

mardi 1 mai 2012

John Carpenter + Guest


Je regardais « the Thing » de John Carpenter. Je voulais ressentir de nouveau le confort d’aimer un film sans ressentir l’aigreur à l’idée que les producteurs ne sortent une suite dans la foulée. Ain’t no school like old school. Mais soudain, j’ai été frappé par un recoupement hasardeux. Et si Carpenter avait écrit le premier rockumentaire ?


Je me suis toujours dit que résumer ce film était le tuer instantanément, mais bon, c’est vraiment un classique qui mérite son label qualité. La routine d’une base coupée du monde en Antarctique est bouleversée quand des voisins norvégiens font irruption et poursuivent un loup de façon vaguement hystérique. Le loup s’avère être un polymorphe extra-terrestre qui va s’immiscer dans la base en prenant l’apparence de ses membres un par un. Oui mais qui ?
Un huis-clos. Des communications coupées. Un environnement purement masculin. Une menace qui vient de l’intérieur. Des personnes qui se connaissent parfaitement et qui commencent à douter les uns des autres alors qu’ils ont besoin d’être soudés pour s’en sortir. La paranoia. Si un individu s’éloigne du groupe, il est immédiatement suspecté. J’en ai déduit que « the Thing » était un bien meilleur documentaire sur le rock que ne le serait jamais Spinal Tap ou Some Kind of Monster. Le guide parfait à l’usage des jeunes groupes.

 
On sait qu’il existe un lien fort entre John Carpenter et la musique. Il compose lui-même la BO de ses films. Quand on revoit le film sous cet aspect de rockumentaire, il y a des coïncidences frappantes. Kurt Russell dicte à son journal de bord une phrase qui résume parfaitement n’importe quelle session studio : « I'm going to hide this tape when I'm finished. If none of us make it, at least there'll be some kind of record. The storm's been hitting us hard now for 48 hours. » C’est ce qu’a du dire Shaun Ryder quand les Happy Mondays ont planqué les bandes ce cet enregistrement surréaliste aux Baléares, où le groupe avait grillé le budget avant de mettre en boîte la moindre note de musique.

« I don’t know what the hell is in there, but it's weird and pissed off » 

 

Ajoutons à ça que les problèmes commencent quand un loup s’immisce dans le groupe établi. Phénomène déjà connu sous le nom du syndrome ‘Yoko Ono’. La "chose" est suffisamment intelligente pour exploiter le climat de suspicion qui règne entre les autres membres du groupe et monte tout le monde contre le personnage intègre. Hawkwind a bien viré Lemmy pour préserver les egos. Enfin, la dernière scène est un bon résumé de la lutte quotidienne de l’indé face à l’industrie du disque. « Why don't we just wait here for a little while ? See what happens... »


Le message est clair. Cette base aux confins du froid, c’est Black Flag en 1981. Cet extra-terrestre, c’est le putain de mainstream. Carpenter a tout juste et en fond, il nous affirme que le mimétisme tue. Pitchfork se lève et crie « objection ».

Le titre de la nouvelle dont s’inspire le film – « le ciel est mort » de John Campbell – vient se confronter à la doctrine rock’n’roll « it’s a long way to the top ». Grimper, ok, mais pour arriver où ? « Le ciel est mort » est du genre de ces panneaux au milieu du désert « next gas station = 450 miles ». Le message de Campbell est clair : « ne venez pas ici, il n’y a rien ».  Il y a dans le film le même genre de nihilisme salvateur, loin du bullshit des projecteurs. On pense aux Leningrad Cowboys, dans le film d’Aki Kaurismaki, dont le parcours muet est raconté à travers le filtre parfaitement absurde du réel. Le rockumentaire est une niche, un genre à part pour nerds mélomanes. Des chefs d’oeuvre comme End of The Century (Ramones), We Jam Econo (Minutemen), ResErection (Turbonegro) ou Metal : a Headbanger’s journey côtoient les scénarisés Dig et Anvil, le tout est noyé dans le filon promo et rentable du tout venant. La différence entre un rockumentaire et un DVD promo à la Justin Bieber, c’est que le premier assume sa part de pathétique et de lose romantique. Encore un argument qui prouve que « the Thing » est un précurseur du genre.

lundi 5 mars 2012

GONZO SALON # 2 // Erika Simmons

L'idée de cette rubrique que j'avais commencé avec Johan Micoud, c'était de s'éloigner d'une interview académique et de Top 5 divers, pour aller vers le concret du quotidien. A mon humble avis, le disque qui se trouve près de ta hifi est plus représentatif de toi qu'un top 5 qui embellit peut-être un peu la vérité intime.

Une interview flash. Des questions relous.



Cette fois-ci, j’ai posé quelques questions à Erika Simmons, une artiste d’Atlanta. Je suis un militant des mixtapes et des cassettes audio en général et je ne pouvais qu’adorer le travail de cette fille.

Quel bouquin trône sur ta table de chevet ?
Dernièrement, j’ai lu pas mal d’articles en russe juste pour m’entraîner. Des trucs à propos de la culture et des courants modernes chez les jeunes russes aujourd’hui.
Quel disque se trouve près de ta hi-fi ? Un truc que tu viens d’écouter.
Le morceau qui se trouve près de ma wifi (hum), c’est ‘Closer’ de Nine Inch Nails. C’est abrupt, industriel, à la fois très cool pour travailler et danser comme une demeurée.

D’où t’es venue l’idée de ce travail sur les cassettes au départ ?
Tout a commencé parce que je n’avais pas d’argent pour des fournitures d’art classiques. J’ai fait le tour de la maison et j’ai démoli tout un tas d’objets pour en faire des travaux persos. Je suis alors tombée sur ces vieilles cassettes et j’ai reproduit ce que j’avais fait avec tous les autres objets sacrifiés : leur donner une autre vie en gardant l'âme de la première.


mardi 14 février 2012

The day the music died


La nostalgie a rattrapé ce billet. J’ai commencé à chercher un sujet le 3 février, avant de m’apercevoir que c’était le jour où Buddy Holly s’était crashé entre la neige et ses promesses non tenues. De fil en wiki, je me suis senti investi d’un devoir de mémoire. A quoi ça sert de chercher le prochain truc si plus personne ne se souvient d’où ça a commencé ?
Billet publié dans Abus Dangereux # 122



Une de mes premières expériences avec la musique a été cette mixtape abandonnée près de la hi-fi, que je m’étais appropriée. Elle m’a laissé penser de nombreuses années que ‘You shook me all night long’ était de Rod Stewart. Le gars qui avait fait la compil m’avait aussi affirmé avec aplomb que le meilleur groupe de l’histoire était Queen.
Mais ma révélation musicale s’est passée au cinéma. Ma mère m’avait amené voir « la Bamba » en 1987. Quelle terrible idée de faire un film sur ... Ritchie Valens !? « Hey j’ai chanté la Bamba et j’étais le moins connu des mecs morts ce jour-là». C’est la première fois que j’ai eu connaissance de Buddy Holly et ce film m’avait passionné à cause de cette évocation très brève. Ma mère a vu le truc et a voulu marquer le coup. Elle m’a offert le 45 tours de Los Lobos qui chantaient la chanson titre...
Ce qui m’a plu dans l’idée, c’est que ce mec n’était pas à sa place. Les grosses lunettes etc. En plus d’un nom extraordinaire. Un mec qui s’en sort dans un contexte si différent de ce qu’il est naturellement doit savoir un truc que tu ne sais pas.



Ok, il peut paraître désuet aujourd’hui, mais il faut se remettre dans le contexte. 1954 est souvent considérée comme l’année de naissance de la musique moderne, en ignorant la musique noire qui s’est fait tout voler et le bluegrass hillbilly qui avait la faveur du public et des médias avant « that’s alright Mama ». Elvis a créé quelque chose qu’on ne pourra jamais lui enlever : la ferveur et l’intérêt teenager. Mais Buddy Holly est allé plus loin, il a modifié l’ADN dans le génome musical. On lui doit d’avoir assuré cette transition entre le rock’n’roll « Elvis » et la pop « Beatles ». L’équivalent en musique de ce moment dans l’humanité où un triton est sorti de l’eau et a essayé de marcher. Il a initié une pop éloignée du standard rockab. Pour la majorité des gens, les Fab Four ont été le début de tout, l’origine de la musique d’après rockab 50s. Mais qui les a influencé? Buddy Holly. Le plus petit dénominateur commun. Les Beatles ont choisi ce nom à cause de ses Crickets, et McCartney a racheté les droits de son catalogue quand celui-ci était menacé d’être récupéré par des gens moins scrupuleux.


 
Noir sur blanc, ce gars a un bilan intemporel qui a tout du tableau d’honneur d’une légende indé. Il écrit ses propres morceaux alors que la plupart des singles de l’époque sont des reprises de standards, il garde la main sur le son en studio et il utilise des instruments a priori peu adaptés au rock'n'roll, ce qui prouve son avance sur son temps en cette époque où toute l'industrie du disque semblait immuable. Il double la piste de voix, ce qui a influencé John Lennon, qui a lui-même influencé Kurt Cobain. Got it ? Surtout, il a une façon de jouer de la guitare très inhabituelle dans le paysage US et il ne faut pas  négliger l’utilisation peu académique de la batterie (les roulements de Peggy Sue, son absence totale sur Everyday). Il instaure le format groupe qui prévaudra dans le rock, avec deux guitaristes, un bassiste et un batteur et met en avant l’utilisation d’une guitar solid-body (la Fender stratocaster) en pleine âge d’or de la demi-caisse. Il est programmé dans les salles (Apollo) ou sur des tournées réservées aux afro-américains. 
Beaucoup de premières fois dans un climat difficile (et on parle du Texas, en bonus). Même la mort tragique renforce le trait. Et puis « Four Eyes » a autant influencé le rock que les opticiens. Pas mal de hipsters veulent le look Buddy Holly alors qu’ils sont branchés sur Deezer electro depuis leur naissance. Ses lunettes ont eu le même message que le punk vingt ans plus tard. Les stars avaient souvent un look irréprochable, à l’apogée du cool option bad boy. Mais quand Buddy est arrivé avec ses lunettes, les gars qui n’étaient pas dans le moule ont osé se lancer, en se disant que le rock n’était pas que pour les mannequins et les caïds du lycée. Ce n’est pas moi qui lance cette hypothèse en l’air, c’est John Lennon.

Beaucoup retiennent que les derniers mois – sans les Crickets rentrés à Lubbock, Texas – avaient été marqués par des accompagnements symphoniques qui laissent spéculer sur l’évolution qu’il aurait connue. Ce que je préfère retenir, ce sont ses ‘Apartment Tapes’, la première expérience lo-fi. Deux mois avant sa mort, il se retrouve seul dans son appartement à New York. Il achète alors un enregistreur et y rentre les démos de nouvelles chansons. Seul avec sa guitare. Assis sur son canapé. Après sa mort, sa femme tombe donc sur 14 chansons laissées dans leur jus. Les producteurs récupèrent ces bandes et font des overdubs avec un groupe de session pour les sortir rentablement en disque. Les enregistrements bruts ont longtemps été un secret bien gardé. Ces bandes très personnelles ont reçu un écho complémentaire l’an dernier quand des grands noms se sont retrouvés sur un album hommage – Rave On. Les Black Keys, She and Him, Patti Smith, Florence and the Machine, Julian Casablancas , les Detroit Cobras, Nick Lowe, Modest Mouse ou Lou Reed : un line-up étonnamment indé et représentatif d’époques très différentes (Graham Nash croise CeeLo Green pour le grand écart ultime). Les derniers moments de Buddy Holly qu’on peut résumer comme seul avec sa guitare, puis dans le froid nocturne de l’Iowa. Une renaissance publique grâce à un collectif hype. Dans mon monde, on appelle ça la justice.




Est-ce que tous les fils de charpentiers font parler d’eux ? Ca va à l’encontre de la théorie de la reproduction sociale mais historiquement ça se tient. Ce qui est accablant, c’est que Charles Hardin Holley a fait tout ça avant ses 22 ans. Quel héritage aurait-il laissé s’il était seulement mort à ... well ... 27 ans, comme le mythe qu’on nous rabâche à longueur de Philippe Manoeuvre ? Il y a un peu de Buddy Holly dans chaque disque qui sort encore aujourd’hui. Leur qualité dépend d’ailleurs souvent de combien de Buddy Holly s’y trouve.

* le titre est une citation de Don McLean dans »American Pie », un terme désormais passé dans la culture courante pour nommer le 3 février 1959 et le crash de l’avion

jeudi 9 février 2012

Look at the Book


Voici cinq chroniques de livres ‘rock’ que j'ai écrites pour le fanzine Abus Dangereux.


La trilogie Bowie-Eno
Matthieu Thibault

Ces bouquins qui décryptent le travail en studio derrière un album sont comme les visites argumentées de musée. On aime un tableau à l’instinct mais une grande partie du truc reste très obscure. C’est quand on nous explique comment l’artiste est arrivé à ce résultat, comment un des musiciens a choisi telle alternative, qu’on apprend à réécouter un disque qu’on connaît bien, à déceler de la nouveauté dans le familier et finalement à voir plus de richesse que notre affection d’origine voulait bien en laisser filtrer. 
La trilogie Bowie-Eno. Un nom plus précis pour ce qui est connu à mauvais escient comme la trilogie berlinoise : une petite partie seulement de Low, Heroes et Lodger a en effet été enregistrée à Berlin. Fascinante revue de l’évolution du son et de la réflexion autour du personnage de Bowie sur la période 1977-1979. Une musique exigeante sans être pompeuse, la concision d’un Bowie s’adaptant avec intelligence à l’expérimentation radicale d’Eno. Le résultat sonne innovant et aiguisé encore aujourd’hui. Le vrai tour de force du projet réside sûrement dans ce constat.


KISS : Au-delà du masque
David Leaf et Ken Sharp

On se retrouve avec ce bouquin dans le schéma des uchronies. Le temps est suspendu en 1979 et tout est encore possible. Pas de I was made for loving you, pas de demake-up, pas de 80s, pas de reformation marketée. On pense bien sûr au fameux chat de Schrodinger : tant que vous n’avez pas reposé ce livre, Kiss est encore potentiellement vivant. 
Paul Stanley clôt la première partie sur un « je préfèrerais voir Kiss changer musicalement plutôt que d’avoir l’impression de se répéter. Le pire, c’est de devenir une parodie de soi-même. Mais on ne peut pas perdre son identité musicale. On peut élargir ses horizons, aller un peu plus loin, mais Kiss ne peut être un groupe de hard rock un jour et un groupe de swing le lendemain ». Cette phrase annonce la triple défaite du groupe à venir. 
Le manuscrit écrit à l’époque par David Leaf (mais jamais publié) ouvre donc avec les interviews d’un groupe candide que le succès a rendu un peu arrogant mais qui reste profondément honnête. Loin donc du discours officiel en place depuis. La deuxième partie raconte l’histoire du groupe à travers de nombreux témoignages. La troisième partie est un lexique disque après disque, où le groupe revient sur chaque morceau et nous offre une introspection cool sur les coulisses de ce groupe qui a écrit des chansons de 1974 à 1979 et est trop occupé à vendre des goodies depuis. Le livre que les fans déçus attendent depuis trois crises du disque.

 
Marc Bolan : In the East of our Heads
Nathalie Vogl

C’est un choix périlleux, la bio romancée. Je ne vais pas me mettre dans les pompes du conservateur branche dure de la bio rock, mais ‘what the fuck’ !? Des dialogues ? Sur la foi de quoi exactement ? Hey, Marc Bolan n’est pas Tom Joad ou Holden Caulfield. Je veux la réalité froide, je veux égrainer chirurgicalement les étapes qui le mènent à écrire Buick Mackane ou 20th century boy. Je veux être perché sur cette satanée chaise d’arbitre sur laquelle me place la bio classique. Je veux l’accompagner à sa Mini sans pouvoir lui dire qu’il n’en sortira jamais. Je veux le voir disparaître trop tard pour devenir un mythe. J’ai besoin de cette froide exposition des faits qui me laisse tragiquement impuissant. Mais je veux choisir d’être ému ou agacé selon mon bon vouloir. Je n’ai pas envie qu’on m’explique comment chialer. Dans le fond, c’est peut-être le meilleur moyen de parler du glam : des paillettes et peu de substance. Plus un hommage qu’une biographie.


TOOL : Unleashed
Joel McIver

Tool a longtemps été comparé à la tendance du moment (Korn, Nirvana) avant que la critique ne jette l’éponge et laisse le phénomène en proie aux seuls fans. Un de ces groupes typiquement impossibles à définir, souvent labellisé ‘métal’ ou ‘métal progressif’ alors que la première odeur qu’on sent en rentrant dans la pièce, c’est le freak underground. 

Le côté visuel développé par Adam Jones, une gestion verticale très control freak, un périple initiatique et des parties rythmiques parfois composées selon des principes de géométrie : le génie de Tool, c’est de rester captivant malgré cette dernière phrase. 

Il y a aussi ces références à Bill Hicks et Carl Jung, qu’on peut juger acrobatiques dans le monde du métal figé des 90s. Toujours encourager l’interprétation personnelle, l’élaboration d’une conscience propre. Pure ironie puisque Tool a eu des problèmes de censure au premier degré (Stinkfist notamment). 

‘Unleashed’ est un superbe rattrapage après l’indigeste ‘reflets et métamorphoses’ sorti en 2009 chez le même éditeur. Un bouquin écrit par un mec intelligent, une percée honnête dans le mystère qui entoure le groupe, tout en laissant du fuel aux théoriciens du lyrics.

 
AC/DC : Let There Be Rock
Susan Masino

Un Camion Blanc sur AC/DC ne peut passer inaperçu quand on sait la place du groupe dans l’ima-binaire collectif. Le fait que l’auteur soit une femme s’avère être la bonne surprise de Let There Be Rock. Susan Masino décrypte les choses avec soin et sous un angle singulier. Le ton est léger et elle n’hésite pas à questionner certains éléments du mythe avec humour. C’est une réussite, car comment parler autrement d’un groupe qui cristallise la simplicité que de cette façon : ironique, simple et pragmatique ? Confier la bio AC/DC à un die-hard fan barbu aurait été un flop, puisqu’on aurait eu au mot près ce qu’on attendait. 

Mais voilà, il y a un côté blog gonzo incontrôlé dans l’écriture de Susan Masino. Cette chroniqueuse du Wisconsin a vu les premiers pas du groupe aux USA, et surdocumente ses rencontres avec les australiens. Des détails qui tiennent plus du journal intime que du scoop sur le fonctionnement du groupe. A l’inverse, la période où elle les perd de vue ressemble à une page wikipedia désincarnée, avec une suite inconstante de chiffres et d’infos factuelles. La proximité a aussi ses revers puisqu’elle n’est pas toujours objective dans ses raisonnements. (« Flick of the Switch » ? Seriously ?). Dans l’hypothèse de e-books où on paierait à la page, je m’en serais donc tiré en payant ce gros livre 40 % de sa valeur. Let There Be Rock s’avère quand même être un bon complément sur les années Bon Scott, si vous avez déjà tout lu sur le sujet.


Tous ces livres sont sortis chez Camion Blanc.

lundi 30 janvier 2012

MOTÖRHEAD: Born to raise Hell


Culte itinérant de la cartouchière, de la volée de phalanges et du whisky tiède. Si l’underground avait décidé de monter un groupe avec l’intégrité, ça aurait été Motörhead au kyste près. 

Article paru dans ABUS DANGEREUX # 121 /// Décembre 2011
Photos live par Louise Dehaye


Si on m’avait dit un jour, sur le papier, que j’allais aduler le meilleur groupe gallois de l’histoire, avec un batteur suédois, un chanteur qui couvre au max le quart d’un octave et qui collectionne des reliques de la seconde guerre mondiale, et dont les 2/3 du groupe original ont été remplacés depuis longtemps ... well. Je veux dire merde mec, ça trahit quasiment tous les critères de sélection non ? Etre hors critères pour un groupe hors norme, par contre, c’est convenable.

Motörhead, c’est Motörhead. Ce qui est bluffant chez ce groupe, c’est cette persévérance qui emprunte à l’entêtement. Un de ces groupes monomaniaques, qui répète à l’envi le même album, qui ne perd jamais le cap. Les fans participent au processus, entre soutien indéfectible et garde-fou incorruptible. Si un album venait à changer de direction, les réactions seraient aussitôt épidermiques. Le groupe bénéficie d’une respectabilité dans tous les milieux : punk, métal, pop. A noter aussi qu’aucun groupe de cette génération n’a une production récente de cette qualité, aussi consistante et raccord avec ses albums historiques.

27 ans que Phil Campbell a remplacé Fast Eddie Clarke. Et des wagons de gars ne le remettraient pas s’ils le croisaient. Undercover hero. Pendant les minutes passées ensemble, le mec va tellement mal que j’ai en fait l’impression, au pire, de faire une interview post-mortem, au mieux d’être George Romero. Le soir, il arpente la scène comme si on était en 1984 et qu’il venait d’arriver dans le groupe. Intensité et enjeu comme si c’était le premier jour, c’est sûrement le secret de l’unicité de Motörhead. Et la preuve, s’il en fallait, que ce groupe est inoxydable.




Le live vient de sortir et pose une bonne question en creux : quel est l’endroit le plus bruyant sur Terre ?
Juste devant mon rack d’amplis. Non sans rire, c’est bruyant tous les soirs. C’est encore plus impressionnant dans une salle que dans les festivals en plein air. Les gens sont vraiment très bruyants parfois, crois moi. 

Le fidèle Cameron Webb s’occupe du son, mais parle moi du choix de Sam Dunn (Headbanger’s Journey, Flight 666) pour l’image.
On nous avait recommandé ce gars et on n’a pas été déçus. La manière dont il s’est investi, sa compréhension de tout le truc, un sacré mec. Le DVD est un mélange de plusieurs dates. On a sélectionné les meilleurs trucs qu’on a enregistrés sur la tournée. T’as des bouts de concerts au Chili, à New York … des publics vraiment différents. 



D’Inferno (2004) à the Wörld is Yoürs sorti l’an dernier, vous restez sur une série de très bons albums. Vous n’en avez pas marre que tout le monde soit resté coincé sur Ace of Spades ?
Pfff ouais. Mais qu’est ce que tu veux qu’on y fasse? L’autre jour, dans un magasin de disques, il y avait ce mec avec les vieux albums sous le bras et il arrive genre … 

Genre “Hey Fast Eddie, t’as vieilli, mec” !
Presque. Il me dit « tu es le guitariste de Motörhead ? ». Je réponds « euh ouais ». Il me serre la main « oh mec, comment ça va ? » Comment je vais ? Pas très bien putain, tu veux que je signe des vieux albums sur lesquels je ne joue même pas, des bootlegs aussi. J’ai signé ses trucs et je me suis barré. Motörhead ne se limite pas à Ace of Spades.

C’est pas difficile justement de jouer Overkill et Ace of Spades à chaque concert et d’avoir l’air impliqué soir après soir ?
Non parce qu’on sait qu’on arrive à la fin, ah ah. C’est toujours agréable de jouer, on ne s’en lasse absolument pas. C’est le cas pour quelques autres groupes, j’imagine. Je ne parle donc que pour nous trois. On est plutôt fatigués, je ne te cache rien, mais on se rapproche du bout.

Tu parles pas mal de la fin. C’est quelque chose que vous avez planifié ?
Non, on ne se dit pas « allez, un album et c’est fini ». On maintient le cap sans se poser de questions, c’est ce qu’on a toujours fait. Mais je suis vraiment pas bien là, je sors juste de l’hôpital, ça doit jouer sur mon discours. Je vais la jouer cool un moment.


 
Un truc particulier, c’est que Motörhead ne semble jamais démodé, notamment quand un nouveau disque sort. Je veux dire, l’actu de Deep Purple ou Judas Priest est accueillie avec une bonne dose d’indifférence en 2011, alors que vous faites encore partie du jeu.
Je ne sais vraiment pas pourquoi. On n’a pas à l’esprit ce qu’attendent les fans, ce qu’ils voudraient qu’on fasse. On écrit pour nous trois, avant tout. Même la maison de disques n’essaie pas de nous dire ce qu’on doit faire. Ils ont bien trop peur. J’imagine que si on pense que c’est bon, d’autres le penseront aussi, non ? On essaie juste de conserver un côté frais à notre musique – à la fois dans l’esprit et dans le son - et je pense que les gens savent apprécier ça. La moindre des choses, c’est de faire de notre mieux et ça semble fonctionner. Même si c’est parfois difficile hein. C’est pareil sur scène. On n’essaie pas de jouer un greatest hits perpétuel. On est encore en vie, pas dans un musée. 

Est-ce que c’est du à la méthode que vous semblez partager avec les Ramones : ne jamais dévier de la ligne droite ?
C’est difficile à expliquer concrètement, mais on sait comment on veut que le groupe sonne. Même quand on passe à l’acoustique comme pour cette pub Kronenbourg, c’est toujours très Motörhead. Quoiqu’on fasse, au fond. On essaie simplement de rester honnêtes et de produire les meilleures chansons qu’on est en mesure de créer. On vous laisse le boulot d’en parler, de vous pencher dessus et d’y réfléchir. Ce n’est pas notre truc.

Le jeu Amiga de 1992


 
Motörhead vient d’une époque où l’Angleterre générait les plus grands groupes du monde. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Pourquoi à ton avis ?
Hey, c’est ton avis ça, mec. Je pense que chaque pays a son tour à prendre. L’Angleterre a de très bons groupes en ce moment. Il y a des trucs vraiment terribles aux Etats-Unis, au Brésil … Tu sais, même quand j’ai commencé, t’avais soit les bons groupes soit la daube, et je me tenais quelque part au milieu. Je pense vraiment que ce n’est pas important au final d’où vient un groupe.

Tu ne penses pas que le vent, les mines de charbon, l’industrie lourde ont été une influence directe du son de groupes comme Motörhead, Judas Priest ou Black Sabbath ?
Pour Priest et Sabbath qui viennent des Midlands, c’était l’enfer, c’est sûr. Les sidérurgies, le temps dégueulasse, il n’y avait vraiment rien à faire là-bas. Ce n’était pas glamour ni flashy donc j’imagine que des gens comme Ozzy ont un jour décidé « hey et si on avait un peu de fun ». Mais je suis sûr que ouais, il y avait ce côté « merde mec, je ne descendrai pas dans les mines comme toute la famille avant moi ». Tu sais que Tony Iommi s’est coupé les doigts pour son dernier jour de travail à l’époque ? Vraiment pas de chance. Mais moi, je viens du Pays de Galles. La mer, tout ça. Il y avait bien des groupes comme Budgie mais bon.


Avec les années, Motörhead est considéré comme « métal », mais votre façon de faire tient beaucoup de vos racines punks.
Bah les étiquettes. On préfère juste penser qu’on fait du Motörhead, vraiment, même si ça sonne complètement stupide. C’est un genre de crossover. Ce n’est pas du métal. C’est juste du rock’n’roll joué fort par un beau tas d’enfoirés. 

Dans les festivals, vous partagez l’affiche avec des groupes de styles plus marqués: black metal, death metal … Ca vous intéresse ces groupes ou vous faites juste le job et vous partez ?
On n’est pas trop dans le black metal et tous ces trucs non. Parfois tu peux être surpris, mais la plupart du temps, c’est vraiment : « oh mec, sans rire ». Les festivals sont l’occasion de créer des mélanges surprenants. Quand on a fait Rock in Rio, on a joué après Elton John, Rihanna et Katy Perry.

 
 
Joe Petagno a eu un rôle énorme au niveau de l’image de Motörhead. Il est lié à quasiment toutes les pochettes du groupe.
Il n’a pas fait les dernières. (NdR : Joe Petagno a cessé la collaboration en 2007, après une brouille juridique incitée par son avocat. Les albums Motörizer et the Wörld is Yoürs, sortis après cette date, reprennent le logo de façon détourné)

Mais son dessin est encore repris indirectement sur Motörizer et the Wörld is yoürs.
C’est un super logo. Je ne pense pas que Joe ait quelque chose à voir avec le truc à la base. C’est un truc bien connu. Mais ça a procuré au groupe une très bonne identification. Qui sait combien de temps on aurait duré avec une image différente ? C’est une putain de bonne question.

C’est la même chose pour Iron Maiden, ouais. Toi Phil, tu sembles être victime du syndrome Ron Wood (« nouveau » guitariste des Rolling Stones depuis 1975). T’es dans le groupe depuis 1984 et tu es toujours considéré comme le « nouveau gars ». Tu es frustré de ne pas avoir plus d’exposition, alors que tu es le deuxième membre de Motörhead à avoir passé autant de temps dans le groupe ?
J’ai laissé tomber. Je m’en fous maintenant. Les gens continuent à me demander : « pourquoi Eddie Clarke a quitté le groupe ? » Mec, il a fait partie du groupe pendant sept ans. Ca doit être écrit dans un putain de magazine de l’époque, je sais pas moi. J’ai abandonné ce terrain là, je suis heureux comme ça. Ca fait vingt-sept ans et des gens sont encore préoccupés par Eddie Clarke. Il faut passer à autre chose, les gars. 


 
Tu te souviens de la première chanson que tu as enregistrée avec le groupe ? Je pense que c’était ‘Killed by Death’.
C’était une session avec quatre chansons, ouais: Killed by Death, Steal your Face, Snaggletooth et une autre que je ne retrouve pas (NdR : Locomotive). Ca remonte. J’avais déjà fréquenté des studios puisque je joue depuis que je suis gamin, mais je n’étais pas préparé à quelqu’un qui joue aussi fort que Lemmy. Ca a été un vrai choc pour moi.

T’as rejoint le groupe au même moment que Würzel. Il vient de nous quitter. 
C’était un gars super. Parti un peu trop vite. Il n’était pas bien depuis des années. Mais c’était un mec si drôle. Un jour, je l’appelle et un inconnu me dit qu’il est mort. Trois jours plus tard, il m’appelle comme si de rien n’était : « Oh pardon Philip, je me suis évanoui dans la rue. Un chinois m’a amené à l’hôpital.» Je n’oublierai jamais ce truc. C’était toujours comme ça avec Wurzel. Ah le pauvre enfoiré. 



Mikkey et toi, vous avez pas mal de liberté au niveau de la créativité. Beaucoup de chansons viennent de jams entre vous. 
On écrit généralement le canevas à deux mais c’est vraiment un effort à trois. Lem peut avoir une idée pour la base d’une chanson. On lui propose nos idées et il fait « c’est plutôt cool » ou « j’aime pas ce passage » et on change en fonction. Lemmy écrit les paroles. On ne le fait pas chier, c’est son terrain privilégié. Le meilleur des paroles tient lieu de titre. Chanson suivante. Il n’y a pas vraiment de règle écrite. Parfois t’as un truc qui te vient quand t’es seul chez toi mais la plupart du temps, nos meilleures idées sont apparues pendant les soundchecks avant les concerts. Un jour, le technicien son te dit « balance la guitare » et tu n’as pas envie de jouer un morceau du set alors tu joues quelque chose au hasard, et il te vient le meilleur riff que tu aies joué depuis des lustres. C’est un peu comme quand t’es bourré, t’as l’impression d’avoir trouvé l’idée de ta vie mais t’as plutôt intérêt à la jouer direct, sinon tu l‘oublies.

Ce n’est pas étrange de composer un riff avec un sentiment particulier et de voir revenir Lemmy avec un titre comme – disons – « I know how to die » ? T’es parfois surpris par le titre définitif des chansons ?
Je vais pas te cacher que des fois, c’est plutôt bizarre ouais, mais il y a longtemps que je ne m’en fais plus pour ça. Il y a des sujets plus importants sur lesquels on peut s’engueuler.


 
Comme dans le documentaire sur Lemmy dernièrement, Mikkey et toi êtes parfois ignorés par les médias mainstream dans l’identité Motörhead.
Ouais, les gars du documentaire ont du filmer leur truc quand on était aux chiottes, partis draguer ou au cinéma … je sais pas.

On revient à ce côté « oh tu sais ces mecs avec Lemmy » ?
Bah, le film était au sujet de Lem. Donc c’est logique. Mais les producteurs nous ont suivi partout pendant trois ans, sur la route et dans nos vies respectives. Ils auraient quand même pu se permettre de nous mettre un peu plus à l’écran. J’étais un peu déçu, à vrai dire. Mais c’est ok, ça appartient au passé et tu ne peux pas changer le passé, hein.

Quelle serait la meilleure (et courte) definition pour Motörhead ?
« The world is yours, but if you step in my dressroom, I will fucking kick your ass » (NdR: le monde est à tes pieds, mais si tu me déranges backstage, je te botterai le cul)