Voici cinq chroniques
de livres ‘rock’ que j'ai écrites pour le fanzine Abus Dangereux.
La
trilogie Bowie-Eno
Matthieu
Thibault
Ces
bouquins qui décryptent le travail en studio derrière un album sont comme les
visites argumentées de musée. On aime un tableau à l’instinct mais une grande
partie du truc reste très obscure. C’est quand on nous explique comment
l’artiste est arrivé à ce résultat, comment un des musiciens a choisi telle
alternative, qu’on apprend à réécouter un disque qu’on connaît bien, à déceler
de la nouveauté dans le familier et finalement à voir plus de richesse que
notre affection d’origine voulait bien en laisser filtrer.
La trilogie
Bowie-Eno. Un nom plus précis pour ce qui est connu à mauvais escient comme la
trilogie berlinoise : une petite partie seulement de Low, Heroes et Lodger
a en effet été enregistrée à Berlin. Fascinante revue de l’évolution du son
et de la réflexion autour du personnage de Bowie sur la période 1977-1979. Une
musique exigeante sans être pompeuse, la concision d’un Bowie s’adaptant avec
intelligence à l’expérimentation radicale d’Eno. Le résultat sonne innovant et
aiguisé encore aujourd’hui. Le vrai tour de force du projet réside sûrement
dans ce constat.
KISS : Au-delà du masque
David Leaf
et Ken Sharp
On se retrouve avec ce bouquin dans le schéma des uchronies.
Le temps est suspendu en 1979 et tout est encore possible. Pas de I was made for loving you, pas de
demake-up, pas de 80s, pas de reformation marketée. On pense bien sûr au fameux
chat de Schrodinger : tant que vous n’avez pas reposé ce livre, Kiss est
encore potentiellement vivant.
Paul Stanley clôt la première partie sur un
« je préfèrerais voir Kiss changer
musicalement plutôt que d’avoir l’impression de se répéter. Le pire, c’est de
devenir une parodie de soi-même. Mais on ne peut pas perdre son identité
musicale. On peut élargir ses horizons, aller un peu plus loin, mais Kiss ne
peut être un groupe de hard rock un jour et un groupe de swing le lendemain
». Cette phrase annonce la triple défaite du groupe à venir.
Le manuscrit écrit
à l’époque par David Leaf (mais jamais publié) ouvre donc avec les interviews
d’un groupe candide que le succès a rendu un peu arrogant mais qui reste profondément
honnête. Loin donc du discours officiel en place depuis. La deuxième partie
raconte l’histoire du groupe à travers de nombreux témoignages. La troisième
partie est un lexique disque après disque, où le groupe revient sur chaque
morceau et nous offre une introspection cool sur les coulisses de ce groupe qui
a écrit des chansons de 1974 à 1979 et est trop occupé à vendre des goodies
depuis. Le livre que les fans déçus attendent depuis trois crises du disque.
Marc
Bolan : In the East of our Heads
Nathalie
Vogl
C’est un
choix périlleux, la bio romancée. Je ne vais pas me mettre dans les pompes du
conservateur branche dure de la bio rock, mais ‘what the fuck’ !? Des
dialogues ? Sur la foi de quoi exactement ? Hey, Marc Bolan n’est pas
Tom Joad ou Holden Caulfield. Je veux la réalité froide, je veux égrainer
chirurgicalement les étapes qui le mènent à écrire Buick Mackane ou 20th
century boy. Je veux être perché sur cette satanée chaise d’arbitre sur
laquelle me place la bio classique. Je veux l’accompagner à sa Mini sans pouvoir
lui dire qu’il n’en sortira jamais. Je veux le voir disparaître trop tard pour
devenir un mythe. J’ai besoin de cette froide exposition des faits qui me
laisse tragiquement impuissant. Mais je veux choisir d’être ému ou agacé selon
mon bon vouloir. Je n’ai pas envie qu’on m’explique comment chialer. Dans le
fond, c’est peut-être le meilleur moyen de parler du glam : des paillettes
et peu de substance. Plus un hommage qu’une biographie.
TOOL : Unleashed
Joel McIver
Tool a
longtemps été comparé à la tendance du moment (Korn, Nirvana) avant que la
critique ne jette l’éponge et laisse le phénomène en proie aux seuls fans. Un
de ces groupes typiquement impossibles à définir, souvent labellisé ‘métal’ ou
‘métal progressif’ alors que la première odeur qu’on sent en rentrant dans la
pièce, c’est le freak underground.
Le côté visuel développé par Adam Jones, une
gestion verticale très control freak, un périple initiatique et des parties
rythmiques parfois composées selon des principes de géométrie : le génie
de Tool, c’est de rester captivant malgré cette dernière phrase.
Il y a aussi
ces références à Bill Hicks et Carl Jung, qu’on peut juger acrobatiques dans le
monde du métal figé des 90s. Toujours encourager l’interprétation personnelle,
l’élaboration d’une conscience propre. Pure ironie puisque Tool a eu des
problèmes de censure au premier degré (Stinkfist notamment).
‘Unleashed’ est un
superbe rattrapage après l’indigeste ‘reflets et métamorphoses’ sorti en 2009
chez le même éditeur. Un bouquin écrit par un mec intelligent, une percée
honnête dans le mystère qui entoure le groupe, tout en laissant du fuel aux
théoriciens du lyrics.
AC/DC : Let There Be Rock
Susan Masino
Un Camion
Blanc sur AC/DC ne peut passer inaperçu quand on sait la place du groupe dans
l’ima-binaire collectif. Le fait que l’auteur soit une femme s’avère être la
bonne surprise de Let There Be Rock. Susan Masino décrypte les choses avec soin
et sous un angle singulier. Le ton est léger et elle n’hésite pas à
questionner certains éléments du mythe avec humour. C’est une réussite, car
comment parler autrement d’un groupe qui cristallise la simplicité que de cette
façon : ironique, simple et pragmatique ? Confier la bio AC/DC à un
die-hard fan barbu aurait été un flop, puisqu’on aurait eu au mot près ce qu’on
attendait.
Mais voilà, il y a un côté blog gonzo incontrôlé dans l’écriture de
Susan Masino. Cette chroniqueuse du Wisconsin a vu les premiers pas du groupe
aux USA, et surdocumente ses rencontres avec les australiens. Des détails qui tiennent
plus du journal intime que du scoop sur le fonctionnement du groupe. A
l’inverse, la période où elle les perd de vue ressemble à une page wikipedia
désincarnée, avec une suite inconstante de chiffres et d’infos factuelles. La
proximité a aussi ses revers puisqu’elle n’est pas toujours objective dans ses
raisonnements. (« Flick of the Switch » ? Seriously ?).
Dans l’hypothèse de e-books où on paierait à la page, je m’en serais donc tiré
en payant ce gros livre 40 % de sa valeur. Let There Be Rock s’avère quand même
être un bon complément sur les années Bon Scott, si vous avez déjà tout lu sur
le sujet.
Tous ces livres sont sortis chez Camion Blanc.
A propos de In The East Of Our Heads :
RépondreSupprimerCertes, quand on publie, on prend forcément le risque de se faire éreinter.
J'entends bien la Kritik Kulturäle (pourquoi ce besoin superflu de germaniser et "Umlautiser" sa fonction bloguesque ?). Néanmoins, je n'ai aucune envie de surajouter à l'abondante littérature appliquée et besogneuse qui est l'expression dominante et mainstream du genre biographique.
J'avertis dès la quatrième de couve : c'est une vraie fausse biographie. Elle n'a donc pas à être jugée selon les critères du genre.
Maintenant on peut me reprendre sur mes partis pris stylistiques, ma structure narrative ou bien encore la qualité de mes dialogues. Ca, je l'entends très bien.
Salutations Kültürelles.
Nathalie Vogl
Bonjour Nathalie,
RépondreSupprimerbien sûr la critique peut paraître cruelle, mais j'écris dans des revues musicales. Comme je le mentionne, je ne suis pas particulièrement conservateur en ce qui concerne cet exercice de bio, mais j'ai simplement trouvé que ton angle pouvait dérouter l'amateur de T-Rex. J'ai bien entendu surjoué le trait et je m'excuse si tu as pris cela pour du mépris.
Si j'avais chroniqué ce livre pour un support généraliste ou même littéraire, je ne l'aurais clairement pas traité de la même façon. L'exercice pouvait juste sembler frustrant pour un artiste sur lequel on publie si peu.
Ce besoin superflu d'umlautiser ma description du blog importe peu. Je suis fan de Motörhead, peu enclin à entrer dans des descriptions pompeuses sur mes activités et ce blog n'est qu'un réceptacle un peu cheap des productions pro qui me tiennent à coeur. Rien qui ne justifie qu'on ait un long débat.
Je te souhaite une bonne continuation
C'est dans la marge et non dans le corps de texte principal que se loge le meilleur d'un auteur. Ta réponse m'éclaire bien plus que ta critique initiale, que je comprends d'autant mieux à présent.
SupprimerSans rancune